1917 - Attaque le 13 Avril par IIIe Armée (GAN) vers St Quentin avant offensive du 26 Avril par VIe Armée (GAR) sur le Chemin des Dames
Extraits des Mémoires de Franchet d'Espèrey

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Secteur Ie armée

 

7 Janvier - A Beauvais, je vais voir Nivelle qui est toujours fort aimable. Il est bien installé dans un petit hôtel; par contre, le G.Q.G. est assez mal dans une école d’agriculture dirigée par les Frères des Écoles Chrétiennes.
Je connais Nivelle depuis longtemps; nous avons été capitaine ensemble en Tunisie et je l’ai retrouvé chef d’escadrons en Chine. Il me parle en camarade: d’abord de la situation diplomatique assez inquiétante en Orient où les Russes pourraient nous lâcher, avec Protopopof comme premier ministre, puis de la Grèce où les Anglais et les Italiens ne veulent pas que l’on touche au roi Constantin qui nous trahit ouvertement.

Abris
Plan d’opérations de Nivelle pour 1917

Il me parle ensuite de son plan d’opérations pour 1917 qui est grandiose; je n’ai plus le rôle principal que Joffre voulait me confier. Je dois attaquer de concert avec les Anglais de façon à user les réserves allemandes et préparer l’entrée en ligne du Groupe d’Armées de Réserve (G.A.R.) qui vient d’être créé à ma droite et confié, sous certaines conditions, au général Micheler.
Il m’apparaît très nettement que Nivelle, grisé par ses succès de Verdun, veut garder la haute main sur le G.A.R. La VIe armée y figure et Mangin vient d’y remplacer Fayolle, ceci m’explique le changement du chef de la Ière armée; tout s’éclaire pour moi, ce n’était qu’une question de personnes.
Connaissant bien le terrain choisi pour les attaques, car c’est presque uniquement l’ancien front de la Ve armée où je suis resté plus d’une année, j’ai des craintes sur la réussite du plan que Nivelle me décrit avec enthousiasme. Micheler, pour obtenir un groupe d’armées, lui a fait des propositions infinies de dévouement et de réussite.

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Abris
Abri bétonné

Secteur IIIe armée

12 Avril - En allant voir sur la rive gauche de l’Oise, Amigny-Rouy et leurs buttes, je déclenche un tir d’artillerie allemand sur ma voiture. Une batterie s’amuse à nous suivre, Montégudet et moi, c’est une sensation trrès désagréable.
Je rentre à Chauny où je vois le 226e commandé médiocrement; le chemin de fer y arrive.

 

13 Avril - Après avoir nié le repli allemand, le général Nivelle en est arrivé à croire que les Allemands continuent leur retraite. Il me prescrit de faire attaquer St-Quentin par la IIIe armée sans que cette armée puisse faire une préparation sérieuse d’artillerie, car elle n’a plus guère que du 120 long comme artillerie lourde.
Le ministre de la guerre décide d’envoyer un agent de laison auprès de chaque groupe d’armées en opérations. En conséquence, Helbronner annonce son arrivée pour 11 heures.
Beau temps dans la matinée puis ciel couvert.
La préparation d’artillerie commence à 5 heures; l’attaque est menée par le 13e C.A. et ses deux divisons organiques, la 25e avec Lévy et la 26e avec Pauffin de St-Morel. Dans l’après-midi, je vais à St-Simon, Artemps, Séraucourt-le-Grand,Le Hamel. Je rencontre successivement Linder, Lévy, Pillivuyt que je n’ai pas vu depuis le Tonkin en 1885; il a quitté l’artillerie coloniale et commande maintenant un régiment d’artillerie du 1er C.A.
Je me rend à la cote 99 pour causer avec Humbert à son poste de commandement et me rendre compte de la situation.

Abri
Abri bétonné pour mitrailleuse

Malgré une faible réaction de l’artillerie ennemie, l’attaque a échouée à cause des mitrailleuses installées dans des abris bétonnés communiquant avec l’arrière par souterrains. Quoique pense le général en chef et son cabinet, l’ennemi tient solidement St-Quentin et ses abords.

 

14 Avril - Beau temps. Les Allemands ne réagissent pas à la suite de l’attaque d’hier du 13e C.A., mais ils tiennent solidement la ligne où; ils se sont arrêtés. De la butte de Vonel, j’ai une belle vue de St-Gobain dans les lignes allemandes.

 

15 Avril - Le temps se couvre de pluie. A Séraucourt-le-Grand, je vois les régiments qui ont attaqué avant-hier. Tous s’accordent sur la solidité de la ligne allemande faite à l’abri et avec du temps devant soi.
Il nous faut modifier nos signaux: les Allemands les connaissent et s’en servent.
Le 121e m’apprend la mort du lieutenant Palluat de Besset. C’était un fort gentil garçon; on me remet son porte-feuille que je ferai parvenir à ses parents.

Emprunt
Affiche de l'emprunt national

En rentrant à Clermont, j’apprends que les 3.500 habitants libérés de Noyon ont versés 250.000 francs en or pour l’Emprunt national.

 

16 Avril - Beau. C’est le jour de l’attaque décisive du G.A.R. Mon groupe d’armées ne fait rien puisque je lui ai passé presque toute mon artillerie de 155.
Je vais donc voir nos voisins: la 3e division d’infanterie coloniale du 1er C.A.C va attaquer la forêt du Mortier, le Mont des Singes et la ferme de Moisy. Le G.A.R. a fourni au 1er C.A.C de Berdoulat des avions de chasse pour nettoyer son coin de ciel.
La 45e D.I., qui s’étend jusqu’au canal de l’Oise à l’Aisne, a devant elle, le 82e de Landwehr.
En passant au P.C. du 1er C.A.C, je trouve Puypéroux qui insiste auprès de son commandant de corps pour faire contre-battre les batteries de Prémontré dans la forêt de Coucy. Au lieu de faire venir Puypéroux, ce commandant aurait dû aller le voir.
Le colonel Stuhl qui commande l’infanterie divisionnaire 77 réclame un capitaine pour son E.M.

A Clermont, je reçois les plaintes des aviateurs sur les bandes métalliques pour les mitrailleuses Vickers de 7,7 mm des avions Spad VII. Les premières bandes métalliques étaient meilleures, maintenant elles laissent à désirer; elles sont mal réceptionnées.

 

17 Avril - Mauvais temps, rien de nouveau. Le contrôle postal signale deux femmes: l’une de Ham, l’autre d’Amiens, qui témoignent de sentiments antipatriotiques dans leur correspondance.

 

18 Avril - Pluie, mauvais temps. Les Allemands ont fait une attaque de nuit sur les 92e et139e; elle est repoussée.
Je me rends au 13e C.A. et interroge les exécutants sur leur attaque du 13 Avril. Le commandant Kremps, du 121e, attaquait le Moulin-de-Tous-Vents: il a trouvé des fils de fer coupés de façon insuffisante par les tirs d'artillerie. Il était d’autre part impossible de suivre le barrage roulant, qui allait trop vite, à cause des difficultés du terrain.
Le capitaine de Larminat, avec toute sa compagnie, a dû passer par une seule brèche sur tout le front de sa compagnie.
D’après La Pommélie, le barrage roulant était inexistant et les brèches insuffisantes: deux brèches pour tout un bataillon.
En résumé, comme je le pensais, l’attaque a échoué faute d’artillerie suffisante en nombre et en puissance.
Contrairement à ce que pensait Nivelle, les Boches n’ont pas l’intention de se retirer plus loin. Il faut reconnaître que Nivelle n’a fait aucun reproche à personne sur cet échec dont il connaît les causes aussi bien que nous.

 

Princes
Les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme avec d'Espèrey

19 Avril - Je reçois la visite des princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme frères de Zita, femme de l'empereur d'Autriche Hongrie: deux jeunes gens sympathiques ayant la nationalité française et servant dans l'armée belge. Je les mène, par Soissons, dans la carrière de la ferme Beaumont au Nord de Leurhy où Puypéroux a installé le P.C. de la 3e D.I.C. et ensuite à l’observatoire.
Grosse action de l’artillerie allemande sur le 13e C.A.

 

20 Avril - En se retirant, les Allemands ont laissé des cimetières bien organisés, qui occupent beaucoup de place. A côté, se trouvent des sépultures françaises violées. Passage devant l’ancienne abbaye de Citeaux d’Ourscamps entre Ribécourt et Noyon.

 

21 Avril - A Ham et Golancourt, je vais voir le 98e et le 16e d'artillerie (25e D.I.) qui ont pris part à l’attaque du 13 Avril. Ils me confirment dans l’idée que pour réussir une attaque, il faut une préparation d’artillerie soignée.
Le temps se remet au beau.

 

22 Avril - Visite des hôpitaux d’évacuation proches de Compiègne. A Villers-sur-Coudun, il y a surtout des évacués civils en particulier des vieilles femmes de Coucy.
A Estrée-St-Denis, je trouve des officiers blessés des Ve et VIe armées; tous sont affirmatifs: les Allemands connaissaient le jour et l’heure de l’attaque. Devant notre 1er corps, ils ont amenés des troupes fraîches la nuit qui a précédé l’attaque. Sur le 32e corps, le tir de barrage allemand a commencé 5 minutes avant l’heure H.
En passant, j’inflige 15 jours d’arrêt et je fais relever de son commandement de compagnie, un lieutenant qui, laissant sa compagnie manger en plein air, s’était installé dans une maison pour déjeuner à l’aise. Il faut que mes promenades servent à quelque chose.

 

Emprunt
Poincaré accompagné de d’Espèrey (de dos) décore trois poilus de la 121e D.I.

23 Avril - A Frières-Faillouel et à Jussy. Le 240 allemand tire jusqu’à Flavy-le-Martel. A Jussy, je vois l’ambulance de la 121e D.I. Comme le village est complètement détruit, elle a reçu des tentes tortoises, mais celles-ci sont ignobles et beaucoup trop vieilles. Je transmets au G.Q.G. une demande, soit de 1/2 Bessoneau, soit de 1/2 Dikson.
Je prescrit à Humbert d’échelonner son dispositif de bataille en profondeur, car en y mettant la quantité de munitions nécessaires, la 1ère position cède toujours.
Comme les travaux d’installation vont commencer, il faut les faire bien: trois lignes de tranchées, la première pour la surveillance, la seconde pour la résistance et la dernière pour installer les réduits.
En rentrant, je trouve un ordre du Q.G.G mettant, à partir de demain midi, la VIe armée à mes ordres. Cette VIe armée est celle de Mangin. J’ai bien senti que le torchon brûlait entre Micheler et Mangin.
Nivelle veut les séparer. En même temps, je reçois l’ordre d’envoyer au G.Q.G. mon chef d’E.M. pour prendre connaissance des ordres donnés à la VIe armée, en vue de compléter l’occupation du Chemin-des-Dames. Comme toujours après un échec, les cancans se répandent. On affirme que le 17 Avril, Micheler avait à déjeuner 8 parlementaires, et 27 à son Q.G. pendant les attaques.

 

Secteur VIe armée

Mangin
Mangin et d’Espèrey observent le Chemin des Dames d’un toit aménagé en observatoire à Merval

24 Avril - Dès la première heure, je vais voir Mangin qui, pour les attaques, place son P.C. à Merval où;, lorsque j’étais à la Ve armée, Marjoulet siégeait avec l’E.M. du 18e C.A. D’un toit depuis longtemps aménagé en observatoire, j’ai une très belle vue sur le Chemin-des-Dames.
La VIe armée comprend: le 37e C.A., les 1er et 2e C.A.C, les 6e, 20e, 11e C.A., la 97e DT, les 127e et 153e D.I. avec une artillerie formidable.
Pendant notre entretien, un télégramme fait bondir Mangin. Un groupe de 240 de Pargnan, doit être envoyé à la IVe armée; ce groupe lui est essentiel, car il peut seul battre les grottes de Courtecon.
Je comprends que Micheler et Mangin ne sont pas d’accord; le plan grandiose ayant échoué, le commandant de groupe d’armées cherche à reporter l’échec sur son subordonné: si ce n’est pas très élégant, c’est humain.
Pour moi, l’erreur la plus grande a été d’attaquer de front le Chemin-des-Dames: il fallait profiter du repli allemand pour prendre de flanc toutes les défenses allemandes. Je prouverai six mois plus tard, par la bataille de la Malmaison, que la chose est possible.
J’ai naturellement beaucoup de demandes de Mangin. Le G.A.R. a été bien pourvu d’éléments prélevés sur le G.A.N. puisque c’est lui qui devait tout enlever. Il réclame une aviation nombreuse pour voir derrière l’écran constitué par le Chemin-des-Dames.

Mangin
Guynemer sur le capot moteur de son SPAD XIII du groupe des cigognes

Il lui faut un certain nombre d’escadrilles de chasse (8 à 10 appareils) et un groupe de combat ( 3 ou 4 escadrilles) à prélever sur les trois que possède le G.A.R., de préférence le groupe de combat n° 12 du commandant Brocard qui a déjà travaillé avec la VIe armée et connaît le terrain.
Il lui faut un supplément de 155 longs, avec une allocation journalière de 6.000 coups.
Il réclame le nombre de bataillons d’instruction correspondant à ses effectifs et une dotation suffisante de chars d’assaut.
Un coup de téléphone de mon nouveau Q.G. de Choisy-au-Bac me prévient que Nivelle me demande le plus tôt possible à Compiègne. Je m’y rends en toute hâte par Vailly. Nivelle m’entretient de la discorde qui règne entre Micheler et Mangin; il est un peu désapointé du peu de succès de ses attaques. J’insiste auprès de lui pour qu’il ne sacrifie pas Mangin qui n’a fait qu’obéir; il me le promet et m’emmène, je ne sais pourquoi à Amiens où; il va trouver Douglas Haig qui y a son Q.G. Les deux généraux en chef ont une conférence qui conclut à la continuation des attaques. Douglas Haig a l’air satisfait et content.
Nivelle se plaint de notre aviation; la maitrise de l’air nous échappe; l’aviation de combat ne soutient pas assez l’aviation d’observation. Il prétend que nos aviateurs craignent l’Allemand: cela vient, à mon sens, de la nouvelle tactique allemande qui opére par groupe de 5 à 7 avions, tandis que les nôtres sont plus individualistes.

 

25 Avril - Le temps s’est remis au beau. Je retourne voir Mangin à Merval. Les Allemands préparent une attaque, à la jonction des VIe et Xe armées, contre Heurtebise enlevée il y a quelques jours par Mazillier.
A Pargnan, Maud’Huy me fait un grand éloge du commandant de Clermont-Tonnerre, puis je vais voir Mitry; son C.A. a eu des succès, mais il insiste pour être relevé: j’en suis fâcheusement impressionné. Serait-il de la catégorie que Pétain appelle “les gladiateurs” ?
Toujours les cancans. Clemenceau, Loucheur (sous-secrétaire d'état des fabrications de guerre), Breton (sous-secrétaire d'état aux inventions) et deux femmes auraient fait parti des convives de Micheler lors du fameux déjeuner de l’attaque du 16 Avril .

 

Secteur IIIe armée

26 Avril - Beau temps. J’en profite pour passer, au camp de Lassigny, la revue de la 81e D.I. issue de la 81e Division Territoriale dont Bajolle conserve le commandement. Composition: 262e, 279e, 308e d’infanterie; 270e d’artillerie initialement à deux groupes de 75 et un groupe de 90.
Remise de quelques décorations: Bouchez qui vient de Compiègne, Hubert de mon E.M., etc...
Les populations libérées - 16.000 habitants - ont versé 400.000 francs or en souscrivant 1.000.000 de bons de la défense nationale.

 

27 Avril - A déjeuner, mes voisins anglais, le général Rawlinson, son chef d’E.M. Montgomery et Penty, chef du bureau des opérations. Nous ne nous attendions pas à être relevé par les Anglais.
Altmayer va sous peu être promu, le G.Q.G. le propose en bonne position.
Départ pour Ham afin d’aller voir le commandant du 13e C.A. que je connais peu. C’est le général Linder, du génie. Etude de la protection de l’artillerie; elle doit s’étaler sur le terrain. Quand les abords sont bien reconnus et la protection suffisante, une batterie peut tenir la position d’un groupe.

Mangin
Masquage de route aux vues terrestres - Pose de bandes verticales de camouflage

Passage à la 27e D.I. pour régler l’emploi des bataillons Masquart-Dessolier en vue de la pose de bandes de camouflage. Je rentre à Ham dîner chez Linder et coucher chez le maire. Aujourd’hui, la gare de Ham a ravitaillé 75.000 hommes.

 

28 Avril - Réveil à 5 heures, pour aller dans les tranchées de première ligne face au saillant de Rocourt à l’Ouest de St-Quentin. J’y trouve le colonel Augier du 38e. Le bataillon Benoit, de son régiment, tient cette position.
Puis à Le Hamel, Q.G. de la 120e D.I., Ecochart qui la commande est absent: il est bien remis de sa contusion. A Séraucourt-le-Grand, les Allemands ont laissé des éléments de voie de 60 à signaler à notre service de récupération. C’est le 75e qui occupe ce village: cantonnement mal tenu, désordre dans les rues. Au cimetière, je vois la tombe de Jacques Palluat de Besset tué à l’attaque du 13 Avril. Retour par Artemps et la 27e D.I., commandée par Barthélemy, où je retrouve Husband, un ancien de la Ve armée.
En rentrant à Choisy, je reçois des précisions sur les pertes de la VI armée du 16 au 20 Avril:
- 640 officiers,
- 15.674 Français,
- 5.274 Sénégalais,
- 1.515 Arabes,
sur un total de 11.275 officiers et de 416.151 hommes, soit 5,5%. Beaucoup de Sénégalais sont évacués pour gelure des pieds.

Mon chef d’E.M. rentrant du G.Q.G. me communique les ordres du général en chef: la VIe armée doit compléter l’occupation du Chemin-des-Dames .
Je veux profiter du saillant causé par le repli allemand qui permet de prendre de flanc les organisations allemandes; mais pour avoir des résultats, il me faut remanier tout le dispositif d’artillerie ce qui prend du temps. Nivelle se sentant menacé, est pressé d’avoir un succès; je reporte cette idée à plus tard. Je la réaliserai six mois plus tard lors de la bataille de la Malmaison.
Je ne peux obtenir, pour le 1er C.A.C, la division de renfort que je demande. A sa place, le G.Q.G. me donne le 1er corps de cavalerie. Je me sert des excellents régiments à pied de ses divisions qui firent fort bien.
Je constitue donc une division de toute pièces, en réunissant sous les ordres de Brécard, l’E.M. de la 5e division de cavalerie (D.C.), les régiments de Cuirassiers à pied des 1ère, 3e, 5e D.C., les trois groupes d’artillerie de ces divisions, un escadron de la brigade légère de la 5e D.C.
Il ne manque que les sections de munitions que je fais fournir par l’armée. En outre, je suis renforcé par l’artillerie d’assaut (chars) du groupement Lefèvre:

Char
Groupe de chars Schneider

- 2 groupes Schneider,
- 1 groupe St-Chamond.
Le groupement ainsi formé est accompagné par le 17e bataillon de Chasseurs à pied. Il doit avoir comme position de rassemblement le village de Crouy, où s’installera sa section de ravitaillement et de réparation.

 

Secteur VIe armée

30 Avril - En allant voir mes C.A. en réserve, je double le bataillon Portalis qui marche en désordre: contraste avec les autres unités de cavaliers à pied qui se distinguent par la régularité de leur attitude dans les rangs.
Successivement, je trouve Taufflieb et l’E.M. du 37e C.A. à Sermoise, de Mitry et l’E.M. du 6e C.A. à Limé, dans le château de Poniatowski. Leur C.A. se recomplétant, ils se plaignent de la lenteur avec laquelle les renforts arrivent.
Je vais déjeuner avec Mangin; il a passé la nuit en auto et chez Painlevé qui veut le relever de son commandement. Micheler lui met tout sur le dos.
Puis de là, je pousse jusqu’à Crugny, Q.G. de la Xe armée, pour voir Duchêne qui, par son beau-frère, est bien renseigné. Il est absent, parti pour Glennes. J’apprends cependant la nomination de Pétain, qui était dans l’air, car Montégudet me l’avait déjà annoncée.
En revenant à Merval, j’y trouve Nivelle. La veille, le ministre de la guerre lui a téléphoné, de la part du Conseil des ministres, pour lui interdire l’attaque du fort de Brimont.
Il prend Debeney comme major-général, Fayolle au G.A.C., Mangin à la Ière armée, Maistre à la VIe, Micheler à la VIIe. Je crains pour Nivelle qu’il se fasse des illusions.
Pendant ma tournée, mon Q.G. s’est transporté à Vic-sur-Aisne dans un château du XVIIe siècle qui appartient aux Reiset-Bourbon: le père, la mère, la fille se sont réfugiés dans un donjon voisin; les deux fils sont mobilisés. Depuis l’adjonction de la VIe armée au G.A.N., j'étais tout-à-fait désaxé à Choisy-au-Bac.

 

1er Mai - Mangin est remplacé par Maistre, je vais à Merval le lui annoncer, puis à Beaurieux, voir Hirschauer et le 18e C.A.
Le soir j’ai à dîner Maistre qui vient prendre son commandement. Ayant passé par Compiègne, il m’annonce que Pellé remplace Boissoudy au 5e C.A. Où va celui-ci ?

 

2 Mai - A Merval, installation de Maistre. Il a un excellent chef d’E.M., Daugan qui a l’habitude des situations critiques. Il est cependant un peu surpris d’avoir à diriger une attaque après-demain. Moi aussi !
Je trouve l’attaque prématurée. J’aurais voulu avoir quelques jours de disponibles pour installer une artillerie de façon à profiter du saillant constitué vers Allemant par le repli des Boches, de façon à battre de flanc et même à revers la ligne ennemie jusque vers Pargny-Filain.
Mais Nivelle qui se sent menacé a hâte d’avoir un succès.

 

3 Mai - Le service des munitions dans les parcs d’artillerie a besoin d’être surveillé de près car les corps se plaignent de la composition des charges. Je désigne pour le diriger le colonel d’artillerie coloniale Condé que sa santé ne permet pas d’employer à l’avant.
Mazillier qui commande le 20e C.A. (VIe armée) demande à remplacer son chef d’E.M. par Thierry, de l’armée coloniale comme lui.
Je trouve à l’ambulance 10/16 du 37e C.A. (VIe armée) un aide-major très fatigué, à relever d’urgence.

 

4 Mai - D’abord à Sorny, chez Brécard, qui a bien constitué sa division; il est effrayé de l’indiscipline qui règne dans la division coloniale voisine. Du reste, le commandant du C.A.C est médiocre.
Puis à Crouy, visite aux chars de l’artillerie d’assaut (A.S.). Le groupement Lefèvre y est concentré depuis trois jours qui ont été employés à la mise en état du matériel, à la constitution des dépôts de munitions et d’essence, aux reconnaissances du terrain.
Le groupe A.S. 1 est affecté à la division Brécard, le groupe A.S. 31 au général Prioux, le 3e groupe en réserve à la disposition de l’armée.
Une compagnie du 17e bataillon de Chasseurs à pied est attachée à chacun des groupes A.S.; elle aménage les pistes jusquà la première ligne française d’attaque. Ce bataillon apportera au groupement le concours le plus précieux car il le connaît bien ayant établi toutes les liaisons téléphoniques et optiques avec les groupes.
A Condé-sur Aisne, je fais la connaissance du général Prioux, commandant la 158e D.I., gauche du 37e C.A., qui attaquera demain avec Brécard.

Je monte ensuite au fort de Condé qui constitue un excellent observatoire: notre artillerie pourrait y faire du bon travail.

 

5 Mai - Attaque du 1er corps de cavalerie et de la 158e D.I. du 37e C.A. Malgré l’élan des troupes, les résultats sont médiocres: l’ennemi a dû être prévenu; des compagnies montant en ligne ont perdu une vingtaine d’hommes par le tir de l’artillerie ennemie.
La 158e D.I. a trouvé devant elle le 193e prussien arrivé dans la nuit de Vendresse à 15 km Sud de Charleville. Des prisonniers ont été faits, parmi eux, il y a 4 chefs de bataillon.

 

6 Mai - L’attaque reprend avec quelques progrès: on fait prisonniers 11 officiers et 835 hommes.
L’artillerie d’assaut (A.S.) a rendu des services, mais c’est une arme qui n’est pas encore au point. On paraît craindre beaucoup l’échauffement.
Le commandant du groupement ne s’est pas entendu avec la 158e D.I., aussi l’A.S.31 a-t-elle des résultats beaucoup moins bons que l’A.S.1 qui marchait avec la division Brécard.
L’état global des pertes est le suivant: 178 officiers, 6.355 hommes. La forte perte en officiers par rapport aux pertes en homme est dûe à la bravoure des officiers de cuirassiers qui se battent pour la première fois.
En allant à Merval, je croise une bande de parlementaires en revenant: Dumont, Klotz, Abel Ferry. J’y trouve Nivelle qui rentre de Paris où il a assisté à une conférence interalliée: il me parle de l’aplatissement de Ribot devant les Anglais.
Le soir, à Vic, Nivelle me téléphone la suppression du G.A.R., la Xe armée passe au G.A.N., la Ve au G.A.C. Micheler est rendu à ses relations avec le président du Sénat, Antonin Dubost.

Creute
Une creute sur le Chemin des Dames

Nivelle me demande si dans les creutes (patois picard pour le mot grottes), on n'a pas fait quelques prisonniers. On sent un homme qui se noie et qui cherche à se raccrocher aux branches.

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