Les épées d´honneur de Joffre, Foch, Pétain et Franchet d´Espèrey

En Juillet et en Septembre 1919, deux capitales alliées, Paris et Salonique, offrent à chacun des grands chefs militaires qui les ont protégé de l´envahisseur - Joffre, Foch et Pétain sur le front de France, Franchet d´Espèrey sur le front des Balkans - une épée d´honneur en témoignage de reconnaissance.

Un article dans L´ILLUSTRATION du 12 Juillet 1919 décrit les trois premières avant leur remise aux trois maréchaux. La quatrième, inconnue du public car offerte en Orient, sur un front lointain et dans des circonstances inconnues du public, est présentée dans un des quotidiens français de Salonique L´OPINION du 3 Septembre.

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L´ILLUSTRATION du 12 Juillet 1919
Les épées d´honneur des maréchaux Joffre, Foch, Pétain

Reprenant une vieille tradition française, une antique tradition militaire dont la victoire nous a rendu le souvenir, la Ville de Paris, qui connut dans cette guerre tant de risques, a tenu à témoigner aux trois grands chefs qui, à la tête de nos armées, veillèrent sur son salut, au maréchal Joffre, au maréchal Foch, au maréchal Pétain, sa reconnaissance profonde, en offrant à chacun d´eux une épée d´honneur, armes d´apparât dont ils pourront se parer dans les circonstances solennelles.

La ville a repris une autre tradition en confiant à MM. Henry Nocq, Henri Vever et Edmond Becker, un médailliste, un joaillier-orfèvre, un sculpteur, le soin d´inventer et d´exécuter les trois épées des maréchaux Joffre, Foch et Pétain, tradition qui fit en maintes circonstances, d´orfèvres illustres, les collaborateurs des artisans "fourbisseurs". Ainsi Jean Varin, de par la faveur éclairée de Richelieu, "Garde et conducteur de la Monnaie royale"; ainsi Thomas Germain, qui cisela l´épée offerte par sa bonne ville de Paris à Louis XV enfant; ainsi François Marteau, et aussi Augustin Dupré, qui travailla pour les "soldats de l´an II".
La poignée est de Gil, le fameux ciseleur.

Celui qui le mieux creuse, au gré des belles filles,
Au pommeau d´une épée, une boite à pastilles.

dit un héros d´Hugo.
Et la "Reine des épées" - le glaive sans rival de César Borgia - était due également à la collaboration d´un forgeron irréprochable et d´un orfèvre au prestigieux talent, cet hercule de Fideli, dont les archives n´ont révélé le nom qu´au siècle dernier.

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Les trois épées dont il est question ont été commandées par la Ville à la suite d´un concours restreint entre des artistes appelés par le bureau du Conseil municipal.


Ville de Paris - épée d´honneur du maréchal Joffre par Henry Nocq
Musée de l´armée - Mai 2010

A M. Henry Nocq est échue la tâche de fournir l´épée du premier en date des maréchaux créés par la République, du vainqueur de la Marne, du maréchal Joffre.
La fusée, la pièce principale, la plus en vue, décorée d´émeaux, présente tout d´abord au regard, sur sa face, les armoiries de la Ville de Paris, la nef à carène d´argent, voilée d´argent sur champ de gueules, sous le chef d´azur semé des lys de France, sous la haute couronne murale, enguirlandée de branches de chêne, qui forme le pommeau de l´arme: ainsi est évoquée la citée donatrice, la citée sauvegardée et reconnaissante.
Au revers de la fusée, sur un fond d´émail écarlate strié d´or, une banderole d´or porte la devise prophétique Fluctuat nec mergitur .
Sur l´écusson de la garde, en relief très adouci, un Gaulois casqué combat, de son court glaive, l´aigle de rage éperdu. La coquille arrière, la coquille pliante, est décorée de deux bâtons croisés et du chiffre du maréchal. Sur l´axe de jointure, semé de feuilles de laurier ciselées dans l´or massif, brillent, en diamants, les sept étoiles, insigne du maréchalat.
Une petite tête de bélier très délicatement modelée, termine le quillon.
Enfin, le fourreau, en peau de requin polie, d´un gris laiteux très doux, qui semble un semis de perles mortes, se termine par une bouterolle, d´or comme la poignée entière, portant les fruits de la terre nourricière où s´enfonce une lame désormais inutile, le blé des sillons, la grappe d´or des vignobles, tandis que le bouton d´arrêt de la chape est relevé d´un coq chantant.
La lame, enfin, gravée et dorée, porte la dédicace de la Ville au Maréchal.
Telle est cette oeuvre large et simple de lignes, somptueuse de décoration, rehaussée de discrets rangs de perles, de quelques brillants, d´un artiste avant tout traditionaliste et classique.

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L´épée du maréchal Foch a été confiée au joaillier-orfèvre Henri Vever. Elle est plus sobre encore de décoration que la première.


Ville de Paris - épée d´honneur du maréchal Foch par Henri Vever
Musée de l´armée - Mai 2010

La précieuse ciselure de cette poignée d´or, sa savante exécution constituent sa parure. La fusée en est formée par une figure de la France, droite comme une cariatide, drapée dans le drapeau tricolore qui la recouvre, en arrière, de plis insensibles, très doux à la main. Aux pieds de cette figurine, l´Alsace et la Lorraine délivrées - M. Henri Vever s´est souvenu à propos qu´il était Messin - lèvent vers la Patrie recouvrée leurs regards reconnaissants, et suspendent à une cartouche, une guirlande portant les dates 1914 - 1918.
Le pommeau de forme tronconnique, couronné du casque désormais légendaire qui fut, dans la bataille, la coiffure des généraux comme des soldats, est décoré d´une frise où passent, fantassins, cavaliers, nos héros de la grande guerre, détachés en vif relief sur un fond très "descendu". La branche, en arc, se termine en haut par une figure de la Victoire, raccordée au pommeau par ses ailes déployées, drapée d´une chlamyde modelée à larges plis, et faisant tomber de ses mains la guirlande de laurier sur laquelle s´enlèvent les sept étoiles du maréchalat, en diamants, seuls éléments étrangers de décoration sur tout cet or.
Sur le bouton d´arrêt du fourreau, en maroquin noir, le coq gaulois claironne sa victoire.
Sur la lame, la dédicace de la Ville au Maréchal.

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M. Edmond Becker, enfin, a eu la mission délicate de réaliser, pour le maréchal Pétain, le projet qu´il avait présenté au concours.


Ville de Paris - épée d´honneur du maréchal Pétain par Edmond Becker
L´ILLUSTRATION n° 3984 12 Juillet 1919

Son oeuvre est d´un parti résolument "art moderne". La Ville de Paris, enveloppée dans les plis du drapeau français, tend, de ses bras levés, la couronne de lauriers destinée au vainqueur; elle est debout sur le vaisseau symbolique de son blason, dont la figure de proue reproduit le coq gaulois, et son svelte corps est la fusée de l´épée dont la couronne forme le grêle pommeau et la nef sa garde.
Sur la coquille externe, les armes de Paris sont reproduites, en émail champlevé, vieux travail français.
Et les sept étoiles de brillants constellent, ici encore, l´arc de garde, qu´encercle, au milieu, un bandeau de platine cerné de deux couronnes de lauriers et gravé des deux grandes dates de la guerre: 1914 1918.
La coquille pliante porte les armes de la nef, émergeant d´une palme.
La chape qui couronne le fourreau de maroquin bleu - la couleur du bâton de maréchal - se pare d´un motif à la courbe élégante, tandis que le bouton d´arrêt du porte-épée est constitué par une fine médaille représentant la Victoire.

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Ces trois épées seront remises solennellement, la veille du Triomphe, sur la place de l´Hôtel-de-Ville, la vieille "Grève", qui joua dans l´histoire de France un rôle si considérable, et que cette soirée couvrira d´une illustration nouvelle, par le Président et le Conseil municipal de Paris aux trois maréchaux. C´est un épisode de fête dont depuis longtemps on n´avait pas eu le spectacle, puisque, sauf erreur, la dernière épée d´honneur récompensant vraiment des services militaires fut celle qu´en 1860, l´arrondissement d´Autun où était né le maréchal de Mac-Mahon, lui offrit en commémoration de sa victoire de Magenta et de son élévation au titre de duc.

Ainsi les Parisiens, la foule innombrable et avide des curieux qui se presseront, la 14 Juillet, sur le parcours du glorieux cortège, pourraient apercevoir ces belles armes au flanc des trois grands chefs, si elles se pouvaient porter à cheval. Ce n´est pas leur cas: épées de parement, comme on disait jadis, elles ne peuvent être portées qu´à pieds, et seul le maréchal Joffre, si, comme on l´annonce, il ne doit pas défiler devant les troupes à côtés de ses deux émules, pourra arborer ce jour-là l´inestimable joyau dont la reconnaissance de Paris, par lui sauvé, va lui faire hommage.

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L´OPINION du 4 Septembre 1919
L´épée d´honneur de Salonique remise au général Franchet d´Espèrey
Son arrivée - sa réception - la remise du sabre d´honneur - son séjour

La ville témoignera aujourd´hui son admiration et sa gratitude au grand soldat de France.
Depuis hier soir, le général Franchet d´Espèrey se trouve en notre ville. Salonique et avec elle la Macédoine et la Grèce sont heureuses d´adresser au glorieux vainqueur des germano-bulgares la plus cordiale et respectueuse bienvenue.
La joie reconnaissante qu´en éprouve la population de Salonique est d´autant plus profonde et sincère que les services du grand chef français à la cause de l´humanité en général, à la cause française et alliée en particulier, sont éminents et dignes d´occuper une page des plus brillantes dans l´histoire de la conflagration mondiale.
Si l´hellénisme et tous les peuples alliés d´Orient sont épris de gratitude admirative envers le général Franchet d´Espèrey, la Macédoine grecque et Salonique sa capitale ne sauraient trop reconnaitre l´activité bienfaisante de l´illustre soldat. Grâce à lui et à ses dignes troupes, non seulement le reste de la Macédoine fut préservé de l´invasion sanguinaire des germano-bulgares mais encore un coup, vraiment mortel, leur fut porté, qui, suivant la fameuse lettre de Hindenburg, accéléra la capitulation des Empires centraux.
Le maréchal Foch en Occident et le général Franchet d´Espèrey en Orient ont écrit dans les annales de la guerre universelle des pages également glorieuses et brillantes.
La Victoire alliée en Orient, à laquelle la Grèce est heureuse et fière d´avoir eu une part importante, est désormais inséparable du nom du grand chef français qui se trouve depuis hier soir dans nos murs.


Ville de Salonique - épée d´honneur du général Franchet d´Espèrey par Falize
Collection J & CDG

Nous sommes sûrs que M. Anghélakis, le sympathique Maire de Salonique, en remettant aujourd´hui au vainqueur des Prussiens d´Occident et d´Orient, le sabre d´honneur de la ville, saura interpréter, en termes heureux, avec l´inaltérable gratitude des Saloniciens, l´impérissable souvenir de leur admiration dévouée envers lui.

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L´épée du général Franchet d´Espèrey a été réalisée à Paris par le joaillier-orfèvre Falize. Elle porte écrit en grec sur la lame:"Au général d´Espèrey pour son courage et sa bienveillance, de la part du peuple de Thessalonique".
Elle lui a été remise le 3 Septembre 1919, par le maire de la ville Anghelakis, avant son départ pour Paris où il doit rendre compte à Clemenceau de la situation dans les Balkans.
En 2010, Anghelakis et d´Espèrey se retrouvent encore réunis dans deux rues parallèles qui portent leurs noms (Angelaki, Esperai) à environ 500 mètres au Nord-Est de la Tour Blanche.
L´épée porte sur une face de sa garde la carte du golfe de Salonique et sur l´autre Saint-Georges terrassant l´ennemi. Le sommet du fuseau est orné d´une grosse aigue marine entourée de huit petits diamants; des émaux rouges décorent deux des côtés.
La poignée porte sur deux côtés des émaux rouges et sur deux autres une victoire ailée avec un rameau d´olivier. Les initiales FE se trouvent sur l´arc de la poignée.

Salonique et Paris rendaient ainsi hommage par une épée d´honneur à leurs gardiens.

CDG:-)

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christian.degastines@orange.fr

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