Macédoine 1916, 1918, 2011 et 2014 - Inscriptions sur le tunnel routier de Demir Kapou sur la rive droite du Vardar puis mémoire effaçée à la dynamite ou au burin à une date inconnue

A la date du 28 Octobre 1918, le commandant en chef des Armées Alliées en Orient, le général Franchet d’Espèrey, écrit dans ses carnets de route:
Puis passage dans les gorges de Demir-Kapou. En 1915, la route de la vallée s’arrêtait ici, et nos troupes en retraite ont dû escalader la montagne; la voie ferrée passant en tunnel, les Allemands ont continué la route en la faisant passer dans un tunnel parallèle, le “Mackensen tunnel”.
Ce travail est fort mal fait, je serai obliger de le faire rectifier. C’est le 122e Wurtembergeois qui, très fier de son travail, a inscrit en gros caractères, au dessus de l’entrée: WILHEM II, DEUTSCHER KAISER, KÔNIG VON PREUSSEN, BEFAHL SEINEN SOLDATEN DIESE STRASSE ZU BAUEN - 1916
(Wilhem II, empereur allemand, roi de Prusse, ordonna à ses soldats de construire cette route - 1916)
Quand nous sommes arrivés à Demir-Kapou, les officiers du Génie qui réparaient la voie ferrée m’ont offert de bétonner cette inscription. Je le leur ai défendu, mais j’ai fait graver la réponse suivante entre l’inscription et l’entrée du tunnel:
LE GÉNÉRAL FRANCHET D’ESPÈREY, COMMANDANT EN CHEF LES ARMÉES ALLIÉES D’ORIENT ORDONNA À SES TROUPES DE CHASSER LES BOCHES - 1918
Tous les voyageurs allant à Athènes se penchant en dehors du train pour lire les inscriptions, ce sera une réplique à la Table de Trajan dans la vallée du Danube.

La Table de Trajan évoquée correspond à une “tablette” indicatrice le long d’une voie romaine établie sur la rive droite du Danube, à flanc de rocher, en face du village d’Ogradiny. Cette tablette a été gravée dans le roc par les Romains vers l’an 103 sur une paroi verticale: l’empereur Nerva, fils du divin Nerva, Nerva Trajan, Auguste Germanicus, grand pontife, tribun pour la quatrième fois, a dompté la montagne et le fleuve en ouvrant cette voie.
Elle devait rappeler aux voyageurs que Trajan avait rendu possible leurs déplacements et leur sécurité à la frontière Nord de la Dacie, la Roumanie actuelle.
Cette tablette a été remontée de 50 mètres, dans les années 60, suite à l’installation d’un barrage hydroélectrique.

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Seules des photos du tunnel routier ont été retrouvées dans les archives de d’Espèrey. GOOGLE EARTH et PANORAMIO permettent de voir à quoi ressemble en 2010, le passage des deux tunnels dans la gorge de Demir Kapou, sur la rive droite du Vardar.


Demir Kapou - 2010 - Entrées tunnels: “VF” à G. et “route” à D. avec une tache brun clair au-dessus - Photo Panoramio

Les deux tunnels sont parfaitement visibles: VF à gauche, route à droite. La forme de la voûte au-dessus de la VF indique que le tunnel a été refait. Les inscriptions ont disparu; la couleur brun clair de la roche au dessus de l’entrée “route” montre que les inscriptions allemandes et françaises dans le béton ont été détruites, peut-être récemment.


Demir Kapou - 2010 - Vue oblique GOOGLE EARTH vers le Sud-Est du défilé

Il ne manque que la neige pour comprendre le pourquoi du choix de ce lieu par le général Sarrail pour mener un dernier combat d’arrêt, avant de passer en Grèce, en Décembre 1915 - seul le tunnel VF permettait le passage le long du Vardar -, lors de la retraite française en Serbie vers le camp retranché de Salonique en Grèce, après l’essai de jonction avec l’aile droite des Serbes.
En 2010, les Portes de fer, à hauteur du village de Demir-Kapou, sont franchies, sur la rive droite du Vardar, par les deux tunnels de 70 mètres environ ( VF et route) et, sur la rive gauche, par une autoroute (tunnel routier de 700 mètres).

L’interrogation du serveur GOOGLE indique
- le numéro 3984 de L’ILLUSTRATION en date du 12 Juillet 1919 avec un article “Une inscription victorieuse sur un rocher des Balkans” (voir site de Laurent Mühlemann en Suisse);
- une carte postale libre de droits “Mackensen - Tunnel” disponible sur WIKIMEDIA COMMONS;
- une photo “payante” de cette même entrée avec un bout de VF passant devant (www.heimatsammlung.de);
- un communiqué de la Bulgarie et une dépêche du correspondant de l’agence Reuter parus dans un journal britannique en date du 9 Décembre 1915;
- un article du journaliste Ferri Pisani qui a accompagné la retraite des troupes françaises, dans “Lecture pour tous” du 15 Février 1915.

9 Décembre 1915 - Journal britannique
Communiqué bulgare et dépêche Reuter


Coupure d’un journal britannique du 11 Décembre 1915

Le communiqué de l’agence Reuter du 9 Décembre 1915 indique que le tunnel VF et le pont de Demir Kapou sur le Vardar auraient été détruits par les Français dans leur retraite.

Le 15 février 1916, Ferri Pisani souligne l’importance du seul passage existant en 1915 vers la Grèce neutre par la vallée du Vardar, le tunnel VF à voie unique de Demir-Kapou; il révèle que le Génie l'aurait détruit avec 300 kg d’explosifs le 3 Décembre 1915. La forme de la voûte du tunnel VF en 2010 confirme le succès de cette opération.

15 Février 1916 - Lecture pour tous - “Deux mois avec l’Armée d’Orient”
Demir-Kapou

Second décrochage. Les Bulgares nous attendent au tragique étranglement des Portes de fer. Nous sommes le 3 Décembre. Depuis le 1er, l’ennemi sait que l’Armée d’Orient bat en retraite. Sur nos talons, l’adversaire est entré dans Krivolak évécué ! Il nous poursuit. Mais la vallée se resserre. La poursuite est malaisée. Cent hommes décidés postés au sommet des crêtes pourraient arrêter une armée. Les Bulgares le savent. Ils tentent des attaques de flanc. Nous savons qu’ils ont prévenu Mackensen. Celui-ci a lancé en avant de la cavalerie, de l’infanterie. Nos avions ont signalé des Allemands à Stroumitza. Ceux-ci veulent prendre part à la curée qu’ils espèrent.

A 1500 mètres à l’Ouest de Demir-Kapou la fusillade éclate. L’ennemi est là, qui débouche des tranchées. L’attaque est violente. Coûte que coûte, l’adversaire veut arriver au tunnel. Ce tunnel est tout pour nous. Point d’autre route pour achever notre retraite.

Une de nos divisions entière est encore de l’autre côté, et tout doit passer par ici, tout, les canons, les équipages, les voitures, les blessés, les hommes et les chevaux ! Il faut encore des heures et des heures avant que tous les convois puissent s’écouler sous la montagne. deux de nos bataillons sont là-haut, sur les hauteurs qui dominent le Vardar écumant. Tenez bon les gars !

Et on tient bon. En silence, sans un geste, on attend la montée. On la laisse venir à 100 pas. Alors, ran ! Le feu de salve, la mitrailleuse ! Les assaillants tombent en paquets ! On a des cadavres à quelques pas de soi. On les voit noircir quelques minutes après la mort, les cadavres bulgares.
Les voilà qui montent encore! Tirez bas! Et on tire. Le manège dure des heures et des heures. Vers le soir seulement, on apprend qu’on peut se retirer. On se retire par les hauteurs, vers le Sud, tout le long du fleuve.

Derrière soi, il semble que la montagne s’écroule. Sous 300 kilos de dynamite le tunnel s’est effondré. Tous les convois de la division ont pu déboucher vers Gradek.

Après le repli sur le camp retranché de Salonique des forces françaises du général Sarrail, la zone est occupée par les Bulgares. Pour préparer une percée future possible vers Salonique, le "feld" maréchal Mackensen dont les forces appuient les Bulgares décide de réparer le tunnel VF dynamité par les Français le 3 Décembre 1915 et de faire percer un tunnel routier parallèle.


Demir Kapou - 1916 - “WILHEM II...” et “MACKENSEN TUNNEL” à l’entrée Nord-Ouest

Cette action exécutée dans le cadre général des ordes de Guillaume II d’envahir la Serbie, se traduit début 1916 par le texte du grand panneau de béton installé au dessus de l’entrée du nouveau tunnel routier en direction de Salonique et d’Athènes.


Demir Kapou - 1916 - “Croix de Fer” et “MACKENSEN TUNNEL” à la sortie Sud-Est

Les inscription “MACKENSEN TUNNEL” qui se trouvent à l'entrée et à la sortie, avec sur celle-ci une “Croix de Fer” en plus, indiquent que ce tunnel est réalisé dans le cadre particulier du commandement de Mackensen.


Demir Kapou - 1918 - “WILHELM II..” , “D’ESPÈREY...” et “MACKENSEN TUNNEL” à l’entrée Nord-Ouest
Un des photographes de l'équipe du SPAO montre du doigt le mot TROUPES

Franchet d’Espèrey en répondant à Mackensen en Octobre 1918 sur le tunnel routier veut rappeller aux voyageurs qui vont bientôt pouvoir utiliser à nouveau le train - la VF est en cours de réparation - et regarder, à hauteur de Demir Kapou, ce tunnel routier bien connu à cause l'inscription faite par Mackensen en 1916, que les Armées Alliées d’Orient ont libéré en 1918 la Serbie occupée depuis 1914.
La photo ci-dessus, faite par le Service Photo de l'Armée d'Orient du général Henrys, est parue au format pleine page dans l'article "Une inscription victorieuse sur un rocher des Balkans" publié dans le numéro 3984 de L'ILLUSTRATION du samedi 12 Juillet 1919.


Demir Kapou - Septembre 2011 - “WILHELM II..” toujours présent, inscriptions “D’ESPÈREY...” et “MACKENSEN TUNNEL” ont disparu à l’entrée Nord-Ouest
Photo reçue en pièce jointe dans un mél envoyé par un internaute-voyageur le 1er Octobre 2011

En Septembre 2011, un internaute prend la photo de l'entrée Nord-Ouest sur laquelle l'inscription allemande de WILHELM II est toujours visible mais l'inscription française a disparu ainsi que l'indication de "MACKENSEN TUNNEL".


Internaute URCA - voir lien La Champagne et la Grande Guerre - CEntre de Recherches en HIstoire Culturelle

En Décembre 2014, un autre internaute (Master Université de Reims Champagne-Ardenne, CERHIC) me signale que ses 2 arrières-grands-pères ont combattu sur le front des Balkans et que ces inscriptions sur le tunnel peuvent être considérées comme de gigantesques grafitti: constat auquel je n'avais pas pensé et qui pourra peut-être permettre de trouver le pourquoi de la disparition de certains d'entre eux.

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Il serait intéressant de savoir quand et pourquoi l'inscription française qui marquait la mémoire des luttes passées dans la région toujours très complexe qu’est la Macédoine, a disparu.
Entre les deux guerres mondiales par souci d’apaisement?
Pendant l’occupation bulgare après la partition de la Yougoslavie en 1941?
Au XXIe siècle, pour permettre le développement serein du tourisme dans une région magnifique?


Danube 2010 - Ogradiny - TABULA TRAJANA sauvée des eaux

Il est amusant de constater que la TABULA des “sapeurs” romains, gravée dans le roc de la paroi du deuxième plus long fleuve d’Europe, le Danube - 2850 km -, et le plus fréquenté, s’est révélée plus résistante (19 siècles) que les “TABULAE” en béton des “sapeurs” allemands et français (moins d'un siècle). Elle a été même préservée de l’engloutissement par les hommes du XXe siècle.

Une explication simple est possible: la qualité de l’artiste choisi devait rendre l’oeuvre impérissable. Un concours peut avoir été organisé, par un dynamique commandant de légion romaine du secteur Nord de la Dacie, sur le thème d’une TABULA destinée à magnifier non seulement le caractère économique de l’occupation de Rome mais aussi son caractère esthétique! L'oeuvre existe toujours mais le nom de son auteur a été effacé par le temps.

Après avoir lu cet article, Trajan ira peut-être voir Mackensen et d’Espèrey pour leur poser en souriant la question: “À l'épreuve du temps et de la dynamite, Rome ne vaut-elle pas mieux que Berlin ou Paris”?

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PS: Merci de donner remarques, idées ou le bonjour encliquant ci-dessous:

christian.degastines@orange.fr

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