L'offensive MOGLENA du 15 Septembre 1918 résumée par le général d'Espèrey dans une lettre du 3 Octobre 1918 à M. de Freycinet, ancien ministre de la Guerre.

3 Octobre 1918

 

Commandement en Chef des Armées Alliées en Orient
Le Général

 

Monsieur le Président,
Je reçois votre lettre recommandée du 19 Octobre mais celle où vous voulez bien me féliciter ne m'est pas parvenue. Celle-ci est, la quatrième que j'ai l'honneur de vous écrire depuis mon arrivée à Salonique.
Maintenant, au point de vue militaire la situation est bien éclaicie et je pense sous peu libérer la Roumanie. Je suis en relation par avion et par agents avec Saint-Aulaire, notre ministre à Jassy (*). L'attitude de Marghiloman et des Allemands y a complétement changé depuis que mes troupes sont entrées à Vidin.
La capitulation de la Turquie aurait été obtenue 8 jours plus tôt et dans de meilleures conditions, si pour des raisons de politique générale, je n'avais pas dû confier l'opération à l'armée anglaise. Ce sont de braves gens, mais lents et maladroits, ayant besoin de recommencer plusieurs fois une opération pour la concevoir et la réussir, en outre très liés à leur ravitaillement. Ils sont ébahis de l'avance des troupes françaises sur le Danube, marchant avec une demi ration de pain et de temps en temps du sucre et du café. Ma cavalerie n'a rien touché de l'Intendance depuis le 23 Septembre, et cela dans un pays exploité par les Allemands. C'est ce qui explique notre marche foudroyante sur Belgrade qui a déconcerté tous les projets de Mackensen.
Habitué à la guerre méthodique qui lie les armées modernes à des chemins de fer, il a cru que je m'arrêterais à Veles ou à Uskub pour reconstruire les voies ferrées détruites et il a voulu refermer son front au Sud de Nisch. Il pouvait réunir environ 20 divisions allemandes ou autrichiennes, mais qui ne pouvaient arriver que successivement à raison d'une division par deux jours et demi en raison du faible débit de son unique chemin de fer. Il a fait une erreur de calcul et mon avant-garde générale est tombée au centre de ses débarquements.
Je marchais par échelons d'armées en avant, de façon à le déborder toujours - de sorte que ses divisions étaient mangées au fur à mesure de leur arrivée. Il y en avait pourtant de très bonnes, tel le corps alpin arrivant du front français. Mais maintenant c'est de l'histoire.
J'ai poussé la division yougoslave sur la Bosnie et je cherche la liaison avec le comité d'Agram. Tout le Monténégro est occupé par mon aile gauche et mes troupes françaises arriveront après-demain à Scutari. Ici un point noir.
A Valona, les Italiens avaient un corps très important qui n 'était pas sous mes ordres, l'unité de front n'ayant pas été réalisée dans les Balkans par suite d'une erreur du général Guillaumat.

Lors de mon avance sur Nisch, je ne pouvais laisser en arrière de ma gauche ces 50 bataillons autrichiens. Le général Ferrero m'a déclaré que ses moyens de transport ne lui permettaient pas d'attaquer malgré son désir. J'ai fait alors prendre ces 3 divisions autrichiennes à revers par 5 bataillons français aidés par l'insurrection du pays et par une brigade serbe.
Les Autrichiens ont battu précipitamment en retraite évacuant Albanie et Monténégro. Quand ils ont vu l'ennemi en retraite, les Italiens se sont décidés à marcher; ils ont même transformé leur corps d'armée en armée, envoyé un général d'armée qui a maintenant la prétention d'entrer au Monténégro. Il y sera reçu à coups de fusil par les Serbes, très montés contre eux. J'en ai prévenu notre gouvernement et M. Barrère.
Les Italiens jouent en Adriatique un jeu dangereux. La Yougoslavie se fera sans eux et par conséquent contre eux et les troupes italiennes ne pèseront pas lourd devant les Serbes. Mais c'est un épisode.
En ce moment, j'attends les ordres du gouvernement pour l'occupation de Constantinople. Il est indispensable que nous occupions, non pas la ville elle-même mais la gare et le port. Indépendamment du prestige français qu'il faut conserver et ne pas laisser confisquer sans raison par les Anglais, il est indispensable de substituer Constantinople à Salonique comme base de notre action en Orient. Celle-ci peut se développer de deux façons différentes suivant les évènements.
P1 - Les Allemands ne veulent pas capituler et cherchent à tenir d'abord derrière la Meuse, les forêts de Sarrebourg, Strasbourg puis, cette ligne forcée, derrière le Rhin, comptant sur la fatigue et les dissensions entre alliés (qui commencent) pour obtenir une paix moins onéreuse. Dans ce cas, il faut reprendre le plan de Carnot de 1796 en le mettant à l'échelle de la vapeur et de l'électricité. En me servant des chemins de fer austro-hongrois qui seront à nous quand nous voudrons, je puis concentrer en Bohême, couvert par les Tchéco-Slovaques 10 à 12 divisions en deux mois, menaçant Dresde et Berlin. La décision serait obtenue plus vite et avec moins de sang français qu'en s'obstinant aux coups de béliers sur la Moselle ou sur le Rhin.
P2 - Si les Allemands acceptent les conditions de l'armistice, je puis remettre de l'ordre en Ukraine et sur le Don où tant d'intérêts français sont engagés. Je suis en relation avec l'armée Denikine (ex Alexéief) qui a son centre à Ekatérinodar avec le port de Novorossisk. En les soutenant, nous donnerons la main aux Tchéco-Slovaques de l'Oural et remettront en selle les éléments sains de l'Ukraine, très effrayés du départ des Allemands qui les livre aux Bolcheviques.
Voilà des opérations décisives, mais il faut que l'Etat Major Général voit un peu plus clair que lorsqu'il entassait ses troupes à Amiens quand l'ennemi menaçait Reims.
Voilà une bien longue lettre, Monsieur le Président, mais je pense qu'avec un homme comme vous on peut parler librement. Vous rendrez service à la France si dans vos conversations avec les puissants du jour, vous pouvez faire luire ces quelques idées qui sont basées sur une expérience qui a fait ses preuves.
Je vous prie de vouloir bien agréer l’hommage de mon respectueux dévouement.
Franchet d'Espèrey

 

* Jassy: siège du gouvernement provisoire roumain.

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CDG:-)

 

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