1918 Ipek (Monténégro): Une carte de visite contre un cheval - 1922 Budapest (Hongrie): Des colis de vivres contre une carte de visite

Le 19 Avril 1922, le capitaine C..., en poste à Paris au ministère des Affaires Etrangères, reçoit une lettre tapée à la machine d'un Hongrois lui demandant de l'argent en remboursement d'un cheval et d'une selle, pris "à l'ennemi" le 12 Octobre 1918 à Ipek au Monténégro.

Mon Lieutenant
Je me permets de vous rappeler le 12 Octobre 1918, date à coup sûr très agréable pour vous mais de triste souvenir pour moi, étant donné le jour quand je suis tombé votre prisonnier à Ipek, Monténégro.
Vous vous rappellerez sans doute qu'à cette occasion sinistre je vous ai remis mon cheval qui était ma propriété à moi avec selle et équipement entier et en échange j'ai reçu une de vos cartes de visite me promettant de me rendre mon bien après la guerre.
La guerre est finie. Dieu merci, je suis retourné sain et sauf parmi les miens, mais des conditions désespérantes règnent chez nous. Notre argent vaut si peu, la cherté en conséquence est tellement énorme que les instituts qui nous emploient peuvent payer à peine à suffire à la nourriture de nos familles.
Dans ma détresse, j'ai songé à mon cheval qui je n'en doute pas vous a rendu d'excellents services pendant ces 4 années écoulées et qui peut-être me pourrait tirer de mon embarras présent.
Je vous serai vraiment reconnaissant si vous auriez l'obligeance de m'indemniser d'une somme que vous jugerez équitable.
En attendant le plaisir de vous lire, je vous présente, mon lieutenant, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Début octobre 1918, la brigade du général Tranié de la 11e DIC renforcée par le 4e Chasseurs d'Afrique pris à la brigade de cavalerie du général Jouinot Gambetta qui a enlevé Uskub le 29 Septembre, poursuit sur un axe Mitrovitza-Ipek-Scutari (voir WIKI libération de l'Albanie), les détachements austro-allemands ayant échappé à la capitulation de la XIe armée allemande.

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11 Octobre 1918 - Ipek - SLT C... sur son nouveau cheval hongrois
Photo prise par le photographe du lieu, exposée à sa devanture le lendemain de l'entrée en ville, achetée par le SLT C... et jointe à la lettre transmise à d'Espèrey

Le Journal de Marche et d'Opérations du 4e Chasseurs indique qu' après la prise de Mitrovitza, un détachement de poursuite constitué de deux pelotons aux ordres du sous-lieutenant C... (4e escadron) entre à Ipek le 11 Octobre.

Le 4e Chasseurs, comme toute la cavalerie du général Jouinot-Gambetta, vient d'emprunter vers le Nord l'itinéraire Drenovo-Paligrad en traversant le massif de la Golesnitsa Planina (1800m) par des pistes dans le froid, la pluie et la brume; les chevaux n'ont été nourris qu'avec l'avoine qu'ils portaient à la place de leurs cavaliers marchant à pied à côté d'eux. Ils ont pu atteindre ainsi, le plus discrètement possible et de manière autonome - sauf les fers des chevaux qui leur étaient largués par avion - Uskub dont ils se sont emparés par surprise dans le brouillard .

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29 Septembre 1918 - Poste de commandement du Gal. Jouinot-Gambetta pendant l'attaque d'Uskub
Le fanion du général planté dans le sol (à D. de la photo) signale sa présence

Après la chute d'Uskub le 29 Septembre, grâce aux prises de guerre - fourrage pour les chevaux, vivres pour les hommes, chevaux pour les cavaliers - les chevaux les plus fatigués peuvent être remplacés et les cavaliers "démontés" galoper de nouveau à la poursuite de l'ennemi.

Le S/Lt C... et son cheval, après deux semaines de progression en montagne, sont sans doute plus faméliques que leurs homologues hongrois restés sur place à Uskub jusqu'au 29 Septembre.
Cependant, le S/Lt C... donne au cavalier hongrois qu'il a fait prisonnier à Ipek lors de la poursuite cap à l'Ouest, la seule chose qui lui appartient et qui pourrait rendre service par la suite à son prisonnier, une carte de visite avec son adresse à Paris. Comme le montre la lettre reçue en 1922, ce Hongrois doit parler un peu le français, première langue internationale et diplomatique à cette époque.

Après l'armistice du 11 Novembre 1918, la Hongrie devient une république présidée par Karolyi puis une "république des conseils".

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Lcl Strutt - QG des Armées Alliées en Orient - Constantinople

Suite à ce changement, la Grande-Bretagne décide d'exfiltrer en Suisse la famille impériale d'Autriche-Hongrie pour empêcher tout assassinat devenu possible par les "bolchéviques".

Le lieutenant-colonel Strutt, officier de liaison britannique au QG des Armées Alliées en Orient à Constantinople est chargé de mener à bien cette affaire diplomatique; il arrive à Budapest le 25 Février et y rencontre Kary Czernin, l'ancien ministre des Affaires Etrangères qui l'invite à déjeuner en précisant qu'il n'y a plus rien à manger dans la capitale.
Strutt écrit dans son petit carnet : "je vais donc quérir une des miches qui nous restent du voyage avec quelques boites de singe et de confiture puis nous nous rendons à l'immense appartement de Kary".
Fin Mars, mission accomplie: la famille impériale est installé en sécurité au château de Wartegg sur la rive Sud-Est du lac de Constance.

Le passage d'une "république des conseils" à la "régence sans roi" de l'amiral Horthy en Mars 1920 n'améliore pas la situation sur le front du ravitaillement en Hongrie. Des organismes anglais et américains de ravitaillement sont donc créés par les Alliés pour secourir la population.

En Avril 1922, le pays a toujours faim. Le Hongrois qui a été fait prisonnier en Octobre 1918 par le S/Lt C... tente donc de se procurer de l'argent pour nourrir sa famille en achetant du ravitaillement au marché noir à Budapest.
Grâce à la carte de visite reçue en 1918 et via une tante habitant Paris, il fait parvenir une demande d'aide au nouveau propriétaire de son cheval depuis quatre ans en France.
Le S/Lt C... devenu capitaine cherche de l'aide. Il envoie donc au "petit" Etat-Major du maréchal Franchet d'Espèrey son ancien "grand chef" AAO qui a un bureau au Conseil supérieur de la guerre (4 bis Boulevard des Invalides) la lettre reçue avec l'annotation suivante:
"Je n'ai jamais ni dit, ni promis quoique ce soit de la sorte. C'est une pure invention pour les besoins de la cause ."

Finalement, tout se termine bien grâce au Lcl Strutt avec lequel d'Espèrey est toujours en contact; l'organisme anglais de ravitaillement à Budapest inscrit ce Hongrois et sa famille sur la longue liste des bénéficiaires réguliers de colis de vivres.

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PS: Merci de donner remarques, idées ou le bonjour encliquant ci-dessous:

christian.degastines@orange.fr

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