L'enseigne de vaisseau Madelin raconte l'histoire de la flottille "marine" du lac de Prespa entre 1917 et 1918

Paris, le 8 Juillet 1935

Monsieur le Maréchal,

Je m’excuse infiniment de n’avoir pas encore répondu plus tôt à la demande de renseignements que vous m’avez adressée. Mais il m’a fallu faire venir de la campagne les quelques lettres qui ont pu me rappeler les dates des pérégrinations des marins à travers la Serbie et la Bulgarie, et la personne que j’en avais chargée a fait erreur dans un premier envoi.


Détachement “marine” à Ochrida - Au centre (2e rang), E.V. MADELIN
(consulter pages14-18.mesdiscussions.net)

Les flottilles des lacs Ochrida et Prespa ont été respectivement commandées, au moment de leur création, par les Enseignes de Vaisseau de 1ère classe ROUSSELIN et WINCKLER. Ce dernier tué de nuit sur le lac de Prespa a été remplacé en Novembre 1917 par l’E.V. de 2e classe MADELIN, tandis que l’E.V. ROUSSELIN, malade, était remplacé par l’E.V. de 1ère classe PERZO.

L’E.V. MADELIN devait ultérieurement prendre le commandement des flottilles des deux lacs. En fait il résidait sur Prespa à Nivika (Psarades) où il avait demandé au général HENRYS à transporter son “port” primitivement installé à Popli (Leftkonas), ceci afin de se dégager du petit lac de Prespa pour occuper la presqu’île centrale où se faisait des passages de comitadjis et pour avoir un regard sur l’île centrale de V.K. Grad. Pour assurer la sécurité dans cette presqu’île, l’Armée d’Orient y avait installé une bande d’irréguliers serbes sous le commandement du voïvode BABOUNSKY.

Le détachement de la flottille de Prespa comprenait de 20 à 30 marins complété d’une section du génie (sous la conduite d’un sergent) pour la construction des appontements, et de soldats d’infanterie mitrailleurs pour l’armement des mitrailleuses des embarcations (sous le commandement d’un adjudant); le tout faisait une cinquantaine d’hommes.


Barges du génie sur le lac Ochrida (consulter www.mediatheque-patrimoine.culture.gouv.fr)


Moteur “Motogodille” - Société Gabriel Trouche (consulter La Motogodille 1907)

En dehors des barges en fer du génie munies, à raison d’une sur deux, de moteurs “Motogodille”, qui, avec une petite vedette à essence, constituaient tout le matériel en 1917, la flottille du lac Prespa s’était grossie de plusieurs envois de Salonique:


Maquette canon de 47 mm

- deux vapeurs d’escadre armés chacun d’un canon de 47 mm et d’une mitrailleuse, cuirassés légèrement;
- d’une pinasse;
- d’une vedette.


Port de Salonique - Vedette 22 sur chassis avec direction (poste de conduite installé sur la coque)
Remorquage par camion Latil vers la gare

Les bateaux venant de Salonique arrivaient démontés (voir diaporama), les coques arrimées sur des chassis remorqués par tracteurs. Tout cela passait par le col de Pisoderi, ce qui était original et n’allait pas sans fifficultés, surtout en hiver. Les bateaux étaient remontés et regarnis sur les bords du lac, de préférence de nuit, opérations plusieurs fois gênées par les avions ennemis.

Des flottilles similaires allemandes occupaient les rives Nord des lacs Prespa et Ochrida.

La flottille s’augmenta d’une unité prise aux Allemands, une vedette appelée “Sturmvogel”. Celle-ci venait de nuit débarquer des observateurs sur l’île V.K. Grad. Un traquenard fut organisé avec les irréguliers serbes de BABOUNSKI, embusqués une nuit sur l’île tandis que les bâtiments de la flottille coupaient le retraite. Les Allemands débarqués furent faits prisonniers, l’équipage tué et la vedette coulée par les Serbes à coup de fusil par 21 mètres de fond.

Elle fut relevée par nos soins, non sans difficultés, sous le regard des avions allemands, puis échouée à terre et réparée. C’était une excellente et luxueuse embarcation, qui devait ultérieurement être envoyée à Salonique puis à Constantinople.

Quelques jours avant l’offensive, la flottille débarquait dans le Nord du lac de Prespa, sans coup férir et avec la plus grande discrétion, BABOUNSKI et ses quelques cent hommes.

Le 6 Octobre 1918, laissant sur place son matériel flottant qui devait ultérieurement être ramené sur Salonique, l’E.V. MADELIN avec son équipage quittait Nivika pour Asamati (Stenje) et gagnait Ochrida (Ohrid) à pied; les hamacs, les sacs et les vivres étaient transportés par arabas à boeufs conduits par les marins.
Arrivés le 9 à Ochrida (Ohrid), ils y restaient jusqu’au 24 Octobre, assurant des transports d’hommes et de matériel à travers le lac d’Ochrida, mais assez touchés par la grippe (espagnole).
Le 23 Octobre, les marins recevaient l’ordre de faire route sur le Danube et le gagnaient par les moyens les plus divers. Ils étaient le 25 à Resna (Resen), le 26 à Monastir (Bitola), le 27 à Prilep, le 29 à Uskub (Skopje); puis route sur Sofia.

Arrivée à Sofia le 3 Novembre. De Sofia les marins gagnaient Vidin et Lom Palanka où ils arrivaient le 6 Novembre. A Vidin, il était impossible de travailler sur le fleuve battu encore par l’artillerie allemande installée en face.
Le 12 Novembre, l’E.V. MADELIN recevait l’ordre de l’Armée Française d’Orient de gagner Belgrade par le fleuve et de relever sur sa route tout le matériel flottant susceptible d’être utilisé pour le ravitaillement de l’Armée de Hongrie.

En 24 heures, les marins retapaient une vedette à moteur allemande assez confortable d’une trentaine de tonnes et une partie du détachement partait, sans pilote, pour Belgrade. Ils y arrivaient 4 ou 5 jours plus tard après arrêt à Turnu Séverin (Dobretu Turnu), où l’on n’attendait pas encore les Français.


Amiral Troubridge

A partir de cette époque, la mission de l’ex-flottille de Prespa - Ochrida est consacrée uniquement au transport. L’E.V. MADELIN est affecté au 4e bureau de l’Etat-Major de l’Armée de Hongrie et fait la liaison avec l’amiral anglais Troubridge.


Koros et Bodrog (consulter “Great War Riverine Actions”)

Au moment de la révolution de Budapest, les marins français participaient avec les marins anglais à l’armement des "monitors" yougoslaves ex-autrichiens - KOROS, ENNS, BOSNA, BODROG - qui remontent le Danube.

Voici, monsieur le Maréchal, un bref exposé de l’histoire des marins de Prespa et d’Ochrida.
Je suis à vos ordres pour vous donner tous les renseignements complémentaires que vous pourriez me demander et que ma mémoire serait susceptible de se rappeler.

Veuillez, avec mes regrets renouvelés d’avoir été si tardif, agréerl’expression de mon profond et respectueux dévouement.

signé
MADELIN

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