Extraits des carnets de route et de guerre de Franchet d'Espèrey
Livret X - Chapitre 30 - Général commandant le Groupe d´armées du Nord sous le commandement du général Pétain (16 Mai 1917 au 6 Juin 1918)
Titre I - 3e Trimestre 1917 - Mutineries

(Livre sur carte SD paru en 2016 aux Editions PIDiX, collection "Coeur de mémoire".)

Inspection des VIe, Xe et IIIe armées (Mai 1917) - Idée d'ensemble sur les mutineries - Usure de l'artillerie lourde - Situation des effectifs Xe et VIe armée (9 Juin ) - Déjeuner chez Pétain avec Pershing (16 Juin) - Dernières paroles de condamnés à mort pour mutinerie (19 Juin) - Remise de la croix d'officier de la Légion d'honneur à Guynemer (5 Juillet) - Réunion des commandants de groupe d'armées et des chefs des grands services chez Pétain (8 Juillet) - Déjeuner avec le roi d'Angleterre, d'Espèrey est fait Grand Croix de St-Michel et de St-George par George V (12 Juillet) - Painlevé assiste à une relève de D.I. de nuit (15 Juillet) - Problèmes de retard dans les demandes de camouflage (28 Juillet) - D'Espèrey est fait Grand Croix de la Légion d'honneur à Vic par Poincaré accompagné de Painlevé et de Pétain (29 Juillet) - Réunion des commandants de groupe d'armées chez Pétain (5 Août) - Visite des acteliers de camouflage de Chantilly (22 Août) - Dîner d'une mission chinoise à l'E.M. du GA à Vic (4 Septembre) - Mutinerie de brigade russe à La Courtine (11 Septembre) - Préparation des axes d'attaque de la VIe armée vers le Chemin des Dames (26 Septembre) - Visite du roi d'Italie avec Poincaré au GAN (28 Septembre)

avec liens (noms soulignés et en couleurs) à cliquer soit directement, soit via des index (lieux, AFGG, personnalités, environnement 3D, compléments d'information) pour
1 - suivre l'évolution du front du Groupe d'Armées du Nord en 1917 (3 à 5 armées) afin de se rendre compte du volume des troupes à inspecter - voir, écouter, décider - par le général d'Espèrey commandant le GAN;
2 - localiser les noms de lieu sur schémas cartographiques SVG (navigateurs "Mozilla FireFox", "Opéra", "Safari" compatibles SVG) afin d'avoir une idée des distances journalières à parcourir pour inspecter le front du GAN;
3 - découvrir grâce à 2 des plus de 50 volumes "Les Armées Françaises dans la Grande Guerre - EMA - Service Historique" (AFGG) édités entre 1931 et 1937
--- les grandes lignes des mutineries et des mesures prises par le GQG de Pétain: Tome V, 2e volume, 1937;
--- la correspondance officielle entre le GQG de Pétain, les cabinets des Ministres de la Guerre Painlevé et de l'Intérieur Malvy, le QG du GAN dont l'objectif commun est de maintenir le moral des troupes et l'efficacité de celles-ci en 1917: 2e volume des Annexes du Tome V, 1937;
4 - voir des photos de personnalités reçues aux QG successifs du GAN (Jonchery, Vic), à un de ses observatoires (fort de Condé-sur-Aisne) ou honorées sur le terrain (aérodrome de Bonnemaison);
5 - survoler l'environnement 3D 2017 de ces photos (connection "Internet 3G" nécessaire) reconstruit par photogrammétrie en hélicoptère ULM "Kompress";
6 - accéder à des compléments d'information.

-----------

 

J'ai toujours rendu justice aux qualités du général Pétain: en Mars 1914, je lui fais attribuer une brigade et dès le mois d'Août, bien qu'il est encore colonel, je le propose pour le commandement d'une division. C'est un homme froid, sérieux, ne se livrant pas. Il prend le commandement dans un moment difficile, car l'échec de la grande offensive de Nivelle, sur laquelle tant d'espoirs ont été fondés, a déprimé le moral de l'armée.
Le général Pétain sait rapidement conjurer cette crise, c'est là son plus grand titre de gloire, bien supérieur à mon sens, à la défense de Verdun pour laquelle il a toute l'armée française à sa disposition. Inspirant confiance au gouvernement, il peut obtenir la répression des menées pacifistes à l'intérieur et l'orientation de la presse dans un sens national. Dans la dernière partie de la guerre, l'intervention du général Foch, qui ne le vaut pas, le fait passer au second plan.
Les trois généraux en chef, Joffre, Nivelle et Pétain, se montrent pour moi également bienveillants. Ils rendent justice à mon activité qui ne s'exerçe que pour le bien du service et ma réputation bien établie de réactionnaire m'empêche d'être pour eux un concurrent.  

Secteur VIe armée
10 Mai - Inspection de la 12e D.I. du 6e corps qui est au repos. Je constate que le général de division est en permission en même temps que son chef d'état-major: c'est le plus commode pour le général, mais cela peut avoir des inconvénients et le commandant du C.A. n'aurait pas dû le tolérer.

Les permissionnaire représentent 13 % de l'effectif réglementaire et non pas de l'effectif présent comme il est prescrit (Régime des permissions). Au 54e et au 67e, il manque 10 officiers et 500 hommes ; au bataillon indochinois rattaché à ce C.A., 250 hommes; au 1er groupe du 25e d'artillerie,100 chevaux.
Cette division est descendue vers l'arrière les nuits du 7 au 8 et du 8 au 9 Mai; les demandes de renfort ne sont parties que le 15 Mai : c'est inadmissible. Je ne sais à qui adresser le témoignage de mon mécontentement car cette division, n'est rattachée à aucun C.A. pour le moment.

En voyant de près les régiments, je trouve bien des choses à reprendre. Par exemple, les ordinaires ont l'interdiction d'acheter en dehors des coopératives - Pourquoi ?

Personne ne s'occupe du règlement des comptes des tués et des disparus. Les corps ne savent pas ce qu'il leur faut comme voitures d'allègement pour transporter les bagages des permissionnaires.

Xcanon37
Canon de 37mm - BD Photos 352902

Ils n'ont pas touché de munitions d'exercice pour le canon de 37 .

Xmortier
Mortier de 150mm tirant une bombe de 16kg “à cornes” - BD Photos 515901

Ils demandent un mortier facilement transportable.
Il paraît que, lors de l'attaque de la ferme de Froidmont, la droite du 6e corps et la gauche du 20e n'ont pas coordonnées leur action.  

17 Mai - Le Châtelier, très désireux d'être utile, vient me voir, il me parle des canons à très longue portée utilisés pour faire de l'interdiction. Je le mène au fort de Condé (3D - Fort de Condé 2017) tenu par des éléments du 37e C.A. ; nous assistons de flanc à une attaque allemande sur le moulin de Laffaux, facilement repoussée, puis nous allons causer avec Maistre à Belleu. J'y apprends que Pétain va venir me voir à Vic et je rentre précipitamment pour le recevoir. Visite affectueuse, il me parle de la situation générale.  

Secteur Xe armée
18 Mai - Inspection du 18e corps, d'abord la 154e division d'infanterie commandée par le général Breton en secteur de Chevreux jusqu'au moulin de Vauclerc; elle est composée de nouveaux régiments dont le moral excellent moral .

Puis la 164e D.I. commandée par le grand général Gaucher qui tient le secteur du moulin de Vauclerc à la ferme Hurtebise. Je trouve, sur le plateau triangulaire, Aubert, ancien capitaine de la 8e compagnie du 60e d'infanterie, qui est chef de bataillon au 213e. Ses chefs le trouve brave mais agité.

La nourriture des hommes donne toujours des soucis au commandement (Alimentation). Les voitures cuisines restent au bas des pentes; pour avoir des aliments chauds dans les tranchées, on ne peut utiliser que de l'alcool solidifié et il en faudrait une moyenne de 10kg par jour pour un bataillon.

Dans une autre division du 18e corps, je rencontre le colonel Claudon qui y commande une brigade. C'est un bel homme, breveté de l'Ecole de guerre, qui a été auprès du général Kessler; il a une belle fortune, est marié à la fille d'un ami intime de Jusserand (1), parle fort bien anglais. Il me paraît tout indiqué pour faire partie de la mission américaine.    

Secteur VIe armée
D'Anselme avec la 127e D.I. tient le secteur entre l'Epine de Chevrigny et le Panthéon. Il est bien installé près de Vailly dans un poste de chef de bataillon allemand.

Les villages qu'il occupe sont détruits. Les hommes sont dans les caves, mais il demande des baraques pour les chevaux qui sont éprouvés par la pluie.

En passant à Soissons, Taufflieb se plaint de sa D.C.A. Elle n'a pas agi contre les avions allemands qui réglaient sur la gare un tir d'artillerie fort gênant pour les ravitaillements.

19 Mai - J'ai à déjeuner de Maud'huy commandant le 11e corps d'armée. Ce C.A. quitte le secteur d'Ailles à la ferme Hurtebise où il a subi de nombreuses attaques des Allemands qui voulaient reprendre le Chemin des Dames.

Secteur IIIe armée
Maud'huy arrive à Ham et va prendre, à côté des Anglais, un secteur de tout repos.

Parti pour Noyon , pour voir Humbert, j'y trouve Barthou (2) avec Joseph Reinach (3) ; celui-ci abuse vraiment.

A Blérancourt, je vois Leconte, son C.A. va être relevé.
En rentrant, je touve la première directive de Pétain (4). Avant de continuer la copie de mes notes journalières, je crois utile de donner quelques idées d'ensemble sur les mutineries qui, si elles avaient continué, auraient pu avoir un résultat désastreux.


La crise commence au début de Mai, reste grave jusqu'au milieu de Juin et s'éteint ensuite peu à peu (Actes collectifs d'indiscipline).

Elle débute dans les corps au repos que les meneurs peuvent travailler facilement. Le 3e C.A. qui n'a pas été engagé dans l'offensive, est des plus touchés et chose étonnante qui prouve combien les traditions bonnes ou mauvaises se maintiennent dans les corps, les régiments pour lesquels nous devons prendre les sanctions les plus sévères sont ceux dont deux bataillons ont capitulé en rase campagne, le 14 Septembre 1914, et dont tous les hommes sont partis en captivité en Allemagne.

C'est dans ces circonstances critiques que je peux apprécier le caractère des généraux.
Certains se contentent de rendre compte par écrit ou de venir en automobile déverser leurs plaintes dans le sein de leurs supérieurs. Les vrais chefs savent par eux-mêmes ramener les troupes à l'obéissance (Rôle du commandement dans le maintien du moral). Je citerai le général Dufieux. Quittant le G.Q.G. pour prendre une brigade, il trouve des hommes butés, refusant de monter en ligne. Par son attitude, par les mesures fort simples qu'il sait prendre, sans recourir à l'autorité supérieure, il amène sa troupe à l'exécution des ordres reçus.

Nous sommes très aidés dans notre pénible tâche par la cavalerie qui reste toujours disciplinée et par les régiments d'infanterie territoriale qui donnent le bon exemple à leurs cadets.


Un certain régiment, dont je tairai le numéro ainsi que le nom de son chef qui tombera plus tard au champ d'honneur, donne de tels signes d'indiscipline que je le fais cerner dans ses cantonnements pour le prendre par la faim. Les habitants viennent deux fois par jour manger les repas donnés par les détachements assurant le blocus, avec interdiction d'emporter le moindre aliment. Aucun officier ni sous-officier ne participe à la rébellion. L'instigateur est un simple soldat dont le frère est lieutenant d'infanterie coloniale. Au bout de quelques jours d'abstinence, les éléments sains prennent le dessus et livrent les meneurs.


Pendant la période la plus aigüe, Painlevé, ministre de la Guerre accompagné de Mr. Matter, chef du Contentieux au ministère, vient dans la soirée trouver Pétain, après la séance de la Chambre.

Comme j'ai mon Q.G. à Vic-sur-Aisne assez près de Compiègne, Pétain me montre une confiance certaine en me faisant venir pour assister à ces entretiens.
Je me souviens d'une soirée tragique : un conseil de guerre a condamné à mort pour rébellion armée, un instituteur syndiqué. Les ouvriers de St. Chamond menacent d'une grève générale la métallurgie stéphanoise s'il est exécuté. Painlevé nous dit alors: “Messieurs, je remets la vie de cet homme entre vos mains”. C'est du Ponce Pilate pur.


Les Allemands ne profitent pas de ces mutineries. Je crois du reste qu'une attaque sérieuse aurait été arrêtée.


Elles n'en ont pas moins une répercussion considérable sur les opérations ; ainsi je dois ajourner l'affaire de la Malmaison que je veux exécuter au cours du mois de Juin pour liquider l'occupation du Chemin des Dames par les Allemands.

En attendant, cette région est l'objet d'attaques allemandes incessantes. L'ennemi veut reprendre les observatoires sur la vallée de l'Aisne que l'offensive d'Avril leur a fait perdre.
C'est une période véritablement ingrate. Le général Maistre commandant la VIe Armée, est un peu découragé.

Un jour il me dit: “Mon général, il faudra se résoudre à nous contenter de la rive gauche de l'Aisne”.

Bien qu'il fut mon ami, je le rabrouai fortement.

Xcanon37
Photo aérienne montrant de bas en haut les tranchées de 2e ligne, les tranchées de 1ère ligne,
et en avant de celles-ci, deux boyaux anciens ( à gauche) conduisant à des postes d'écoute et un nouveau boyau (à droite) - BD Photos 3697

Le capitaine Faure du 2e Bureau de la VIe Armée, à l'aide de photographies aériennes prises par notre aviation, évente souvent des attaques en décelant les travaux d'approche ennemis.

Il sera tué en Octobre 1918 en Serbie, comme chef d'escadron au 1er Chasseurs d'Afrique, par un des derniers coups de canon tirés par la XIe Armée allemande.  

Secteurs Xe et VIe armée
20 Mai - Attaque allemande sur la ferme Hurtebise et sur Cerny-en-Laonnois, peu de résultat. Pétain va à Noyon voir la IIIe Armée.

21 Mai - Pluie. M. Lebrun, député de Meurthe-et-Moselle vient à Vic.
Visite du 20e corps. Le capitaine S. de l'état-major de l'infanterie de la 39e D.I. ne peut pas faire 4km à pied. A proposer pour un emploi sédentaire.

Les pièces de 155 Long ayant beaucoup tiré n'on plus aucune précision.

Xadrian
Baraques Adrian d'un camp près de St. Raphaël - BD Photos 524502

En passant au 37e C.A., Taufflieb me signale le mauvais état de ses cantonnements et me réclame des baraques Adrian ; 40 lui suffiraient.
J'hésite à les lui donner; j'aime mieux réparer les villages car les baraques indiquent des agglomérations de troupes et attirent les bombardements d'avions.  

22 Mai - Le matin, je passe en revue les 3e, 9e et 11e Cuirrassiers à pied. Ce sont de braves gens. Je leur remets les décorations accordées à la suite de l'attaque de Laffaux les 4 et 5 Mai.

Le soir à Belleu, Pétain réunit les généraux de la VIe Armée. Maistre réclame un sous-chef d'état-major pour diriger ses 2e et 3e bureaux, je lui signale le lieutenant-colonel Delmas, commandant l'artillerie de la 36e division.  

Secteur Xe armée
23 Mai - Je vais à la Xe armée ; en passant je vois Marjoulet qui a réintégré Merval et à la ferme de Beauregard, je trouve Duchêne. Nous avons là une vue d'ensemble sur le front de son armée.

Il me rend compte qu'un coup de 420 est tombé sur la casemate du plateau triangulaire où j'ai été bien souvent. La pièce de 75 la plus proche a été projetée à 50 mètres à droite, l'affût à 150 mètres à gauche. Rien au personnel.

Je descends dans la vallée de l'Aisne en commançant par le Calvaire, installé par Quillet en Mars 1916 à la lisière Nord-Ouest de Gernicourt où je trouve Diebold commandant la 125e D.I. ; puis passage au bois des Buttes avec Ardouin et le 131e; enfin, Mouveaux avec le 89e qui tient la Ville-au-Bois.

Les Allemands ont beaucoup travaillé dans ce secteur.

Xferme
Aux abords de la ferme de Faité au Nord de Ventelay, d'Espèrey et Niessel discutent à côté de prisonniers allemands gardés dans une enceinte barbelée - BD Photos 4152

Nous poussons jusqu'à la ferme du Faité, un peu au Nord de Ventelay, P.C. de Niessel.

Il me rend compte que le régiment de Tours qui avait donné des signes d'indiscipline a bien marché dans l'attaque d'hier. Parmi les 13 officiers allemands prisonniers figure un vieux capitaine de landwehr, employé des postes, qui venait d'obtenir son renvoi en Allemagne.

Duchêne me quitte et je vais au moulin de Roucy, 1500m plus au Nord. Pellé est absent mais son chef d'état-major me donne pour m'accompagner le capitaine Ronin.

Xferme
Résultat d'un tir d'artillerie sur une voiture de liaison - BD Photos 523701

Je rentre en automobile. Les boches me tirent dessus et ma portière récolte un éclat d'obus entre Pontavert et moulin de Roucy. Je continue ma tournée.  

Secteur VIe armée
A l'ambulance d'Oeuilly, j'arrive au moment de la mort du lieutenant Aurran du 99e.
A Bourg-et-Comin, je trouve Graziani qui, à sa grande joie, a enfin reçu un commandement.

Après avoir visité l'ambulance de Vailly, je rencontre Mollandin qui vient de la région de Château-Thierry avec la 43e D.I. pour prendre un secteur vers le Panthéon et la ferme de Colombe. C'est une bonne division, son fond est formé par le 170e qui, en garnison à Epinal au début de la guerre, n'a pas subi les hécatombes d'Août et de Septembre 1914.

Secteur IIIe armée
24 Mai - Au 35e corps, Jacquot se plaint de l'insuffisance de son artillerie qui ne comporte que deux groupes de 75. Il voudrait que je la renforce par des groupes pris dans le Ier corps de cavalerie; mais celui-ci ne serait alors plus disponible au complet.

Je passe à la 121e D.I. Targe est triomphant; un de ses régiments a pris deux hommes du 185e devant Itancourt.

A Compiègne, Pétain est absent. Je suis reçu par Débeney que je connais peu, il me fait bonne impression. Nous causons de l'utilisation des réserves de commandement (voir annexe 1).

25 Mai - Travail d'avancement; tous les corps se plaignent des officiers provenant des officiers territoriaux. Je vais coucher à Nesles, chez Maud'huy qui, depuis Janvier, a pris le 11e corps à quatre divisions tandis que le 15e n'en a que deux. Il me présente son chef d'état-major, le colonel de Vaulgrenant, fort bien. Nous causons de ses dépôts divisionnaires et du commandant Balavielle du 64e qui s'y touve.

 

26 Mai - Beau temps. J'en profite pour aller à mon extrême gauche voir le secteur que nous venons de prendre aux Anglais sur la rive droite de l'Omignon, qui dépend du 13e corps.

Arlabosse, le jeune de mes recrues, vient de former la 87e D.I. Cette division comprend le 136e d'infanterie qui vient du 10e corps et les 72e et 91e qui ont passé l'hiver en Algérie dans la division de Constantine où on craignait des troubles graves. Cette brigade n'a pas donné depuis longtemps, aussi ses cadres sont en bon état, ayant eu le temps de s'asseoir dans leur grade.

Comme toutes les nouvelles divisions, son point faible, c'est son artillerie. Deux groupes connaissent peu leur canon de 75, car jusqu'il y a un mois, ils étaient encore pourvus du 90.

En revenant, je vois successivement la division Pauffin de St. Morel entre Beaugies et Salency, puis, Linder, le commandant du C.A. , enfin à Noyon, l'état-major de l'armée où je trouve seulement le chef d'état-major Tanant; le général Humbert est dans les lignes.

Au retour, j'apprends qu'hier soir les Allemands ont attaqué la 166e D.I. vers l'Epine de Chevregny et le Panthéon.

Secteur VIe armée
27 Mai - En route pour la 166e D.I. et général Cabaud qui a été attaqué avant-hier. En passant, je constate que depuis mon dernier passage on n'a rien fait pour camoufler la route qui conduit aux Grands Riez (voir Dictionnaire du Chemin des dames). 
Le bataillon indochinois affecté à la 166e D.I. qui vient de s'installer pour y travailler, y restera jusqu'à ce que la besogne soit terminée. Le général Cabaud qui commande cette division d'infanterie m'est inconnu ; il paraît un homme sérieux et appliqué. Le général de Mitry l'apprécie ; il se plaint de ses contre-batteries dont l'action a été nulle. Par exemple, le 7e groupe du 110e d'artillerie, 155 court, modèle 1890, a des erreurs de portée de 6 à 700 mètres bien que commandé par un très bon officier, le commandant Toussaint.

Il faut changer le matériel usé par la préparation intensive d'Avril ; un des bataillons sénégalais a eu 120 blessés par l'artillerie ennemie.
En outre, depuis plus de trois mois, les régiments d'infanterie ayant travaillé à leur installation ont négligé leur instruction.

 

28 Mai - Pétain vient me voir. Exposé de la situation. Nous allons voir l'hôpital d'évacuation de Montigny-sur-Vesle. Il est bien assez étendu. Il ne faut y traiter que les blessés intransportables et n'y laisser que le minimum de blessés.

Xferme
Sénégalais à l'entraînement avec masque à gaz M2 à Fréjus - BD Photos 524501

La 170e D.I. vient d'arriver au 21e corps et prendra un secteur entre les fermes de Colombes et de Mennejean. Je demande au général en chef de renforcer cette division par un des bataillons sénégalais qui nous arrive de Fréjus (voir article “Nos troupes noires sur la Côte d'Azur” en annexe).

 

29 Mai - Temps froid et couvert. A Soissons, le général Pont a remplacé Maistre à la tête du 21e C.A. C'est un brave homme, instruit, intelligent mais un peu empêtré de se trouver à la tête d'un C.A. Il vient de prendre le secteur assez sensible du Panthéon à la ferme Mennejean. Lui aussi réclame quelques bataillons indigènes pour corser ses divisions qu'il trouve un peu maigres.

Depuis quelques temps, il y a des actes collectifs d'indiscipline (Actes collectifs d'indiscipline): d'abord dans un bataillon du 66e, puis au 18e d'infanterie de la 158e D.I. et enfin à la 9e D.I. Ils sont de suite réprimés.

Voilà qu'aujourd'hui les 36e et 129e (10e brigade, 5e D.I.) émettent la prétention de marcher sur Paris afin de chambarder le gouvernement. Cette division qui n'a pas été engagée depuis le mois de Février est arrivée hier par voie ferrée dans la région de Berzy-le-Sec. Avec l'autorisation de Pétain, ces deux régiments seront embarqués demain matin en camion à la première heure et dispersés dans la zone reconquise par la IIIe armée. Quatre brigades de cavalerie assureront l'ordre.

30 Mai - Beau temps. A 7h30, Daugan, chef d'état-major de la VIe armée, me téléphone que les premiers bataillons se sont embarqués sans difficulté et que les autres suivent. Les trains régimentaires et la compagnies de mitrailleuses coucheront, ce soir, à Attichy et à Courtieux pas loin à l'Est de mon Q.G.. Pas de réunions indisciplinées.

Tout étant réglé après-dîner, je vais voir Pétain. Il est convoqué demain à Paris. Le gouvernement y fait venir une division de cavalerie et une brigade à cheval.

J'obtiens pour Soissons un commissaire spécial et des agents de la sûreté. Les 56e et 127e D.I. du 6e corps seront dirigés à l'arrière sur Rozay-en-Brie à 50 km Sud-Est de Paris.

Je dois préparer une brigade d'infanterie pour Paris. Je désigne les 93e et 137e d'infanterie, 42e brigade. La 21e D.I. est au repos dans la région de Lassigny.

31 Mai - Cette brigade est partie cette nuit en camions. Elle est suivie par le reste de la division au repos dans la région de la forêt de Montmorency au Nord-Ouest de Paris.

1er Juin - Petite attaque allemande sur le saillant de Laffaux, pas de résultat. Le soir, Pétain vient me prendre pour dîner. Je lui rends compte de la conduite suspecte d'un commandant de C.A. qui lui ressemble assez physiquement; il est au courant et me dit que cela dure depuis longtemps. La fameuse pâtissière d'Epernay a eu les faveurs du dit général. On attribuait ses fredaines à Pétain que cela ennuie.

2 Juin - Les députés se plaignent que leur correspondance soit soumise à la censure postale. Mais comment faire la discrimination ? L'égalité doit être la règle commune, mais ces messieurs la réclame pour les autres et veulent s'y soustraire.

Je refuse le compte-rendu des séances secrètes que l'on m'offre moyennant finance. Ces séances sont mauvaises, car avec les meilleures intentions, elles donnent lieu à des improvisations dangereuses.

Le 3e corps est commandé par un charmant homme mais qui n'exerce pas une surveillance rigoureuse sur le régime des permissionnaires. Aussi, son C.A. a-t-il des mutineries graves.

Il faut que des agents de la sûreté circulent dans les trains des permissionnaires où se trouvent les agitateurs.

gym
Repos et gymnastique - Exercice de portage - BD Photos 526201

Le 60e bataillon de Chasseurs à pied de la 77e D.I. fait des difficultés pour monter en ligne. Il vient d'avoir 15 jours de repos.

Pendant la nuit, les 17e et 109e ont commis des actes collectifs d'indiscipline et un bataillon du 308e a refusé de relever un bataillon du 224e d'une division voisine.

3 Juin - Au Sud de Paris, à Longjumeau se trouve, avec un matériel complet, le 3e groupe du 270e d'artillerie. J'appelle l'attention du G.Q.G. sur le personnel de ce groupe: il n'a pas reçu les officiers demandés et il lui manque 27 sous-officiers, 27 brigadiers et 19 téléphonistes.
Au petit jour, le 270e refuse de remonter en ligne; les cadres et un peu plus de la moitié de l'effectif suivent le colonel qui s'est mis en route pour le front. Le reste se réfugie dans les bois de Coeuvres.

Le corps de cavalerie avec Féraud est solide. Derrière lui, il a en réserve la 70e D.I. et avec des éléments des 1ère D.I. et 5e D.C. tient le secteur de Quincy-Basse à Fresnes. Mon ami Bajolle, avec sa division devenue division active, est en ligne de Quincy-Basse à la ferme de Bessy (1500m Nord de Laffaux).

Son voisin, le général Pont, un peu déprimé, me déclare que son C.A. peut tenir mais est incapable d'attaquer.

Pendant ce temps, les Allemands mènent une grosse attaque sur les plateaux de Vauclerc et de Californie. Ils engagent deux divisions (15e et IIIe) qui arrivent de Russie. Ils ramassent un pain sérieux car ces positions sont tenues par l'excellent 18e corps qui les a conquises en 1914.

4 Juin - 45 meneurs de la mutinerie du 36e ont été arrêtés et conduits à la prison de Montdidier.

Je vais dîner à Compiègne, invité par Pétain. Painlevé doit venir. Retenu au comité secret, il nous prie de l'attendre. A 22h30, Helbronner nous téléphone qu'il ne viendra pas car la séance continue.

Graves incidents à Paris. Des annamites assaillis par la foule et réfugiés dans un bastion auraient fait feu et il y aurait des victimes. Ce serait la faute du gouverneur militaire de Paris qui a tenu à conserver ces deux bataillons annamites. L'origine de l'affaire est banale : un annamite a cherché à voler une boîte d'allumettes dans un débit de tabac.

Secteur VIe armée
5 Juin - Les mutins du 270e d'artillerie tiennent toujours dans leur bois. Hier soir un bataillon de tirailleurs marocains a repris la tranchée de Culot.

Le 60e bataillon de Chasseurs à pied et le 159e ont montré une grande hésitation. Le 158e en descendant des tranchées a fait une manifestation.
Après dîner, sur l'appel de Pétain, je vais à Compiègne. Je trouve chez lui Painlevé, Matter directeur du Contentieux et de la Justice Militaire, Débeney, Pichat conseiller d'Etat et directeur de la Justice Militaire au G.Q.G.

Bonjour, instituteur, est condamné à mort pour refus de monter aux tranchées (Réorganisation appareil judiciaire aux armées). Son exécution peut provoquer la grève des métallurgistes. La situation est très grave. Je la dis comme je la vois.

ath
Généraux Regnault, Sarrail, Braquet (debout), amiral de Gueydon, Mr. Jonnart haut-commissaire en Grèce, après déjeuner dans un salon de l'Hotel de Grande Bretagne à Athènes - BD Photos 524101

6 Juin - Aujourd'hui, Mr. Jonnart, au nom de la France et de l'Angleterre, appuyé par les flottes britanniques et anglaises, doit débarquer à Athènes. Avec une division, il doit liquider le roi Constantin et son fils aîné, jugés trop germanophiles par les alliés.

Le 60e bataillon de Chasseurs à pied est à supprimer.

Je vais voir à Soupir la 77e D.I. qui y a son Q.G.. Je trouve le général qui commande cette division, assez déprimé. Son dépôt divisionnaire est trop loin. Il n'a aucune action sur lui et le laisse à l'abandon. Puis direction Moussy où je trouve la coopérative du 97e bien installée. La recette journalière est de 1.500 à 2.000 francs .

Le général Duffieux , commandant la 88e brigade, me mène dans le boyau de l'Elster d'où nous avons une belle vue sur Braye-en-Laonnois et sur la ferme de Froidmont. Il a deux bons chefs de corps: de Valon du 418e et Tissier du 97e.

Secteur IIIe armée

baz
Camion-bazar de l'intendance - BD Photos 3604

7 Juin - Pour réduire les risques d'ivrognerie (Lutte contre l'ivresse), l'intendance décide que les camions-bazars auront dorénavant moins de “liquide” et plus de victuailles.
Je vois la 53e D.I. à Vouël à la sortie Nord de Tergnier et au fort de Liez; son général Guillemin et le colonel Pigeault qui commande l'infanterie divisionnaire sont biens. Le lieutenant-colonel du 205e est usé et à remplacer.

En rentrant à Vic, un flot de mauvaises nouvelles.

Le 74e n'aurait pas voulu monter en ligne. Les Boches attaqueraient cette division que le 21e C.A. refuserait de soutenir.

Le général commandant la 11e D.I. serait venu rendre compte que sa division n'est pas sûre. Le 26e voudrait marcher sur Paris demain.

J'envoie Desticker à Compiègne, il n'y a plus de disponible que la 129e D.I. du général Garbit. Débeney m'en donne un régiment.
Mais à 22 heures, détente. Les Boches n'ont pas attaqué, le 21e corps n'a pas refusé d'intervenir, le 5e et un bataillon du 74e sont montés en ligne sans difficulté.

8 Juin - Aujourd'hui à Creil, Pétain doit rencontrer Painlevé flanqué de Foch, son chef d'état-major, pour décider du rétablissement des cours martiales. Quant à moi, je vais à Belleu appuyer le commandant de l'armée que je trouve bien mou. Ce matin, 400 mutins du 270e d'artillerie se sont rendus, se présentant dans le plus grand ordre. La VIe armée disposera de la prison de Provins où le substitut de la 170e D.I. se transportera pour opérer plus rapidement.

9 Juin - Les trains de permissionnaires ont besoin d'une grande surveillance, surtout entre Paris et le front. Les hommes rapportent des boissons et s'excitent facilement. Il faut soigner la surveillance des trains et éviter les arrêts trop longs.Un homme a été sans permission du front jusqu'à Bordeaux.

Les “trembleurs” craignent que la dissolution du 249e pose la question basque; finalement, elle ne produit rien du tout.

Les effectifs VIe et Xe armée, 87e D.I. arrivant d'Afrique à la IIIe armée sont les suivants:

baz
Tableau des effectifs - BD Schémas c300199

Si l'ordre règne à l'intérieur, la crise que nous subissons se terminera rapidement. Il faut tenir la main à ce que les condamnés soient traités sévèrement dans les ateliers de travaux publics. En outre, il ne faut pas négliger l'action de la presse et réprimer impitoyablement les journaux qui prêchent l'indiscipline et l'antipatriotisme (La presse).

Un dossier de mise à la retraite d'office est établi contre le lieutenant-colonel commandant le 308e, dont un bataillon a refusé de soutenir des camarades sous prétexte qu'ils étaient d'un autre C.A.

La création de nouvelles divisions pose des problèmes incessants lors des relèves. Nous avons des divisions à 12, 11, 10 et 9 bataillons avec des artilleries variées à 10 ou 6 batteries qui pour certaines viennent de passer du canon de 90 au canon de 75.

Etant donné le moral instable de certains corps, il faut veiller à ne pas créer les conditions de défaillances possibles.  

Secteur Xe armée
A Glennes, je trouve Duchêne et Hirschauer très d'aplomb; à Beaurieux, les généraux des 35e et 36e me font une impression moins favorable.

A Soupir, le général commandant le 3e C.A. et le général commandant la 77e D.I. me paraissent très déprimés. Ce n'est pas étonnant que leurs troupes le soient.

Enfin, le commandant du 23e corps que j'ai connu au bataillon d'Afrique, m'a trompé sur sa résistance, je le croyais plus énergique; il me faut remonter tout ce personnel.

La journée a été sans incident; les Anglais annoncent un succès à Ypres.

Secteur VIe armée
11 Juin - Visite de la 13e D.I. bien commandée par le général de Bouillon, ancien spahi; le colonel Michel commande l'infanterie divisionnaire. Sur la route du moulin de Laffaux, à Crouy et à Margival, les 2e et 20e bataillon de Chasseurs à pied donnent toute satisfaction.

Les deux régiments d'infanterie qui complètent la division, le 109e et le 308e font par contre preuve d'un mauvais esprit.

Je reçois la visite de Miron d'Aussy, de mes recrues, commandant d'armes de Fère-en-Tardenois.

12 Juin - Comme mitrailleuse, ce qu'il y a de mieux, c'est le montage d'un canon Hotchkiss sur un trépied de St-Etienne.

Au Sud Ouest de Paris, je vais à Herbouvilliers dans la vallée de Chevreuse voir le curieux château de Breteuil où fonctionne, assez mal installée, l'école des chefs de section, dirigée par le commandant Lhémar.

Puis, direction Mouy, au Sud-Ouest de Clermont, inspecter le commandant Faugeras, un ancien du 18e bataillon de Chasseurs à pied, qui dirige l'école des futurs chefs de bataillon. Il faut leur apprendre l'usage des mitrailleuses, l'utilisation du fusil-mitrailleur, etc...

baz
Pétain visite les cantonnements des troupes - BD Photos 522702

Puis à Estrées-St-Denis, à l'Ouest de Compiègne, je rencontre Pétain à la 70e D.I. Cette division bien commandée par le général Tantôt, a encore deux brigades.

Elle est au repos et à l'instruction, derrière le 1er corps de cavalerie auquel elle sert de réserve.

13 Juin - Visite de la 5e D.I. où le 274e a donné des symptômes de mutineries. C'est le lieutenant-colonel Hourret qui commande ce régiment. Cette division a été commandée par Mangin et, malgré cela, n'a jamais eu de chance. J'ai dû disperser deux de ses régiments qui manifestaient l'intention de marcher sur Paris. Elle a été transformée sur le nouveau modèle à trois régiments, ayant reçu le 5e d'infanterie de l'autre division du C.A.

Après un long repos et une période d'instruction, la 5e D.I. est entrée en secteur le 6 Juin vers Courtecon et la ferme Malval. Elle est commandée par un brave homme n'ayant pas beaucoup de rayonnement. Beaucoup de détails sont négligés, notamment les mesures de protection contre les gaz.

Son artillerie est insuffisante; ses vieux 120 Baquet sont à remplacer sans retard. L'artillerie de tranchée manque absolument.

14 Juin - Je monte au fort de Condé (3D - Fort de Condé 2017) voir le général R. et la 170e D.I., division nouvellement composée d'éléments divers: deux bataillons de Chasseurs, les 3e et 10e fort bons; deux régiments d'infanterie, les 17e et 370e à surveiller. Ce dernier est commandé par un jeune chef de corps désolé de son régiment. Il sera tué à sa tête.

Avec R., après être montés par un ravin ravissant, nous suivons la tranchée de la casemate; il nous faut passer sous un char d'assaut démoli pour arriver en un point où nous avons une belle vue sur le fort de la Malmaison et ses abords.

En passant, visite au poste de secours du 370e. Médiocre. Le docteur Barberousse vient de recevoir des médicaments réclamés depuis le 27 Avril. Les incidents survenus au régiment expliquent ce retard sans l'excuser.
Nous revenons par le 17e régiment qui est mal tenu. Le général R. est un homme aimable, intelligent, instruit, mais néglige les détails.

15 Juin - Visite de la 158e D.I. du général Prioux, au repos aux environs de la forêt de Retz au Sud de Vic. Cette division est composée de trois régiments médiocres venant de la 53e D.I. Le commandant du 228e est à liquider; celui du 224e est moyen; enfin le 329e vient de recevoir un nouveau chef qui fait bonne impression. Un troisième groupe de 75 a complété l'artillerie divisionnaire depuis deux mois.

A proximité de cette unité se trouve la gare de Crépy-en-Valois où de graves incidents se sont produits: il y passe, certains jours, 27.000 permissionnaires. Les mesures prises par Pétain donnent de bons résultats (Organisation des trains et des gares). Je passe chez lui en rentrant, rien de nouveau. Il m'invite à déjeuner pour demain.

16 Juin - Brouillard. Promenade à cheval. Je vais déjeuner chez Pétain, qui reçoit le général Pershing accompagné de son chef d'E.M., le général Harbord. Leur connaissance du français est encore rudimentaire. Ce sont des gens calmes et sérieux. Je crains qu'on ne leur donne trop conscience de leur importance. Pendant longtemps leur appui sera surtout moral.

pershing
Cote 99 - Pershing face à d'Espèrey, Harbord aux binoculaires, Suzamet (interprète), Peltier - BD Photos 441901


Après déjeuner, je les mène à la cote 99 d'où nous avons une belle vue sur St. Quentin.

17 Juin - Hier soir, la 164e D.I. rattachée au 9e corps, a perdu le saillant Nord du Monument près de la ferme Hurtebise.
Je vais demander à dîner à Niessel qui commande le 9e C.A. Homme plein d'idées, il me demande à utiliser la voie de 0,60 m pour le transport de ses permissionnaires.

L'offensive d'hier soir n'a pas de conséquences, mais le 43e bataillons de Chasseurs à pied, qui s'est bien battu, a perdu bien du monde.

Je rentre coucher à Fismes (3D - Fismes 2017) chez l'excellente Mme Billet. Depuis l'avance d'Avril, cette ville est bien dégarnie. Je prescris à la Xe armée d'y placer une compagnie territoriale de garde.

Le régime des permissions a besoin d'être étudié soigneusement. Les permissions à titre de convalescence doivent entrer en ligne dans le décompte total individuel. En effet, on m'a signalé un homme qui, en huit mois, a eu trois permissions à titre de convalescence pour excoriation, angine, etc...En rentrant de la dernière, il s'est trouvé parmi les premiers à partir.

baz
Labours- Batterie de tracteurs conduits par des soldats - BD Photos 524801

Question de matériel agricole: après les labours, il y a la moisson: il faut trouver et organiser moissonneurs, faucheuses et batteuses.

Je tombe sur le 9e bataillon du 77e qui est bien négligé. Je le signale à son commandant de C.A.: ce ne sera pas perdu car Niessel ne néglige rien.

18 Juin - Chaleur étouffante. Grâce à mon séjour à Fismes, je peux être à Beaurieux de bonne heure et profiter de la fraîcheur pour aller avec Breton au plateau triangulaire et à Craonnelle que sa division occupe.

Puis nous montons au plateau des casemates où je trouve le jeune Stirn avec le 413e. Je vais ensuite déjeuner chez Duchêne à Crugny où sont réunis les commandants de C.A. de la Xe armée.

L'après-midi, je monte à Merval où Marjoulet a réuni ses généraux de division: Condé, Rondeau et Mollandin pour leur communiquer les instructions de l'armée.

Je rentre à Vic par un orage épouvantable.

19 Juin - Je vais chez Pétain causer de la situation toujours menaçante. On annonce un mouvement pour le 14 Juillet. Je crains peu ces manifestations annoncées à l'avance. Il y a eu quelques exécutions (Réorganisation appareil judiciaire aux armées). Pétain me communique les dernières paroles de deux condamnés:

- Didier du 18e accuse de sa mort Briand, Albert Thomas et Hervé (5);

- un soldat du 75e tombe en demandant pardon à Dieu, à la France et à son régiment.

Il me fait lire une lettre testamentaire vraiment touchante d'un caporal du 109e. Mais tout cela n'empêche pas les meneurs de continuer à s'agiter (Lutte contre influences de l'arrière). A Paris, Malvy, ministre de l'Intérieur, serait de mèche avec eux ( Annexe 820). Le gouverneur de Paris a comme toujours une action néfaste.

20 Juin - Graziani a le Q.G. de la 28e D.I. à Bourg-et-Comin. Engelhard est à Troyon avec le 22e et Michel avec la 43e D.I. à hauteur de l' entrée du tunnel du canal de l'Oise à l' Aisne.

Belle vue sur la vallée de l'Ailette.

Il faut organiser ce tunnel qui procure un lieu de repos très favorable. Mais il faut d'abord l'éclairer et voir si la voie de 0,60m ne pourrait pas y rendre des services.

En rentrant à Vic, j'apprends que la 62e D.I. a été attaquée à sa gauche vers Quincy-Basse et Vauxaillon. Cette division aurait perdu deux lignes de tranchées, son général se contente d'appeler au secours au lieu de réagir.  

21 Juin - Le G.Q.G. m'envoie à déjeuner deux Russes, le nouveau chef de la mission militaire et le colonel Krisenko. Je vais au 35e corps voir ce qui s'y prépare.

Taufflieb a été ce matin à la 62e rétablir la situation; il me signale le médecin-inspecteur Cahier, 59 ans, agrégé du Val-de-Grâce, inspecteur de 1911.

Secteur IIIe armée
22 Juin - Malgré la pluie, je vais à la 62e D.I. qui m'inquiète, le commandement n'y est plus assuré.

Je vois Blavier, ancien chef de bataillon de Zouaves qui commande le 338e au Bois-des-Aulnes et à Vauxaillon; il lui manque 12 officiers et 600 hommes.

baz
Mitrailleuse récupérée chez les Allemands - BD Photos 525701

Trois de ses mitrailleuses sont abîmées; il a pris une mitrailleuse allemande. L'attaque a été menée par le 258e d'infanterie prussienne; d'après les ordres trouvés sur les blessés restés dans nos lignes, c'était une attaque à objectif limité.

Cette attaque n'en a pas moins été sérieuse; elle a coûté au 278e, voisin du 338e, un total de 514 hommes hors de combat: 67 tués, 263 blessés et 184 disparus.

23 Juin - A Noyon, conférence sur les liaisons; j'y assiste et en profite pour causer avec les chefs de corps de l'état de leur régiment.

La 77e D.I. va être relevée. En secteur de la ferme de Malval à l'Epine de Chevregny, elle a eu des engagements fréquents.

Maistre cède aux criailleries du commandant de la division qui crie misère. Ses effectifs sont à peu près au complet; il lui manque un millier d'hommes.

Au 97e, il manque 100 hommes; le 17e bataillon de Chasseurs à pied (B.C.P.) est au complet ainsi que le 159e; au 61e B.C.P., il manque 75 hommes; le 60e B.C.P. est à peu près au complet; seul le 57e B.C.P. présente un déficit sérieux: 300 hommes.

La 129e D.I. a aussi souffert de l'attaque du 20 Juin. Il manque au 297e, 9 officiers et 310 hommes; au 359e, 5 officiers et 177 hommes.

Son général me parait fatigué. Le parc du génie divisionnaire est très négligé; il ne fournit pas aux corps ce que ceux-ci demandent.

24 Juin - Inspection de la Direction des Etapes de la IIIe armée (Organisation des camps et des cantonnements). Le général commandant demande à être prévenu quand les troupes arrivent sur son territoire afin de pouvoir veiller à la discipline.

Quand les troupes logent dans les baraques Adrian, le génie doit leur donner les moyens de les entretenir.

La main d'oeuvre est insuffisante pour l'exploitation du bois de chauffage dans la forêt d'Ourscamps .

Déjeuner à Ressons-sur-Matz au Sud-Ouest de Lassigny, chez Maud'Huy, puis départ vers Compiègne pour voir Pétain.

25 Juin - Visite au 1er corps de cavalerie du général Féraud à Blérancourt, de Quincy-Basse au canal de l'Aisne à l'Oise. 
Nous allons voir l'artillerie à sa droite. J'y constate la présence tout à fait inutile d'une compagnie d'âniers oubliée par une des divisions qui se sont succédés dans ce secteur. Tout est calme et pourtant de nombreux avions allemands nous survolent.  

Secteur VIe armée
26 Juin - Cette nuit, le 152e et le 334e, renforcés d'une section “Z” et d'une section Schild (6), ont enlevé, à hauteur de la tranchée de la ferme de la Creute, le débouché Sud de la caverne du Dragon.

Bilan: 304 prisonniers dont 10 officiers d'une nouvelle division.

C'est le général Gaucher avec la 164e D.I. qui a eu ce beau succès, qui venge bien l'échec du 16 Juin subi par le 43e B.C.P. de cette division.
Dans l'après-midi, examen des recrues des bataillons d'instruction; il faut les voir de près pour que les corps ne les encombrent pas d'incapables.

cav
Caverne du Dragon - BD Schémas c300198

27 Juin - En route le matin pour Pargnan, le bois Molinier du 24e, puis le 41e B.C.P. et enfin, la caverne du Dragon que le grand Gaucher me fait visiter en détail: son succès a de l'importance, il supprime les vues des Allemands sur l'Aisne et nous en donne sur la vallée de l'Ailette.
Le 152e y gagne sa 4e citation à l'ordre de l'armée et est désigné pour être représenté par une compagnie, son drapeau et son colonel, à la revue du 14 Juillet à Paris.

Je passe par Glennes où Niessel me présente un déserteur allemand du 56e d'infanterie qui vient d'arriver.
Je vais déjeuner à Crugny chez Duchêne. En rentrant, la VIe armée me réclame pour le 29 Juin, la 68e D.I. qui vient de l'Est, et qui lui est promise par le G.Q.G. pour ses relèves.

 

28 Juin - Je reçois le général Ruquoy, commandant l'armée belge. Je le fais conduire à Coucy et Folembray pour lui montrer les destructions stupides des Allemands.

Le général Minvielle qui précède la 68e D.I. se présente; il arrive en chemin de fer du camp de Bois l'Evêque.

Pétain est à Souilly au Sud de Verdun; il veut faire des offensives limitées offrant toutes les garanties de succès.

Le service de renseignement (Orientation de l'opinion et surveillance de l'intérieur) signale Mme Brion, institutrice à Vincennes, qui serait à la tête de femmes qui vont dans les trains de permisionnaires pour les exciter à la mutinerie; il est probable que cette dame changerait d'avis si elle était soumise au régime allemand.  

29 Juin - Visite à Humbert et à Maud'Huy; il m'est rendu compte, qu'escortée par un officier du G.Q.G., la reine du Portugal parcourt nos lignes.

Ce matin, quatre mutins du 129e ont été fusillés, mais par suite d'une erreur du commandant de la IIIe armée, Mr. Poincaré a gracié tous les mutins du 36e; cette différence de traitement entre les deux régiments fait le plus mauvais effet.

Jean de la Hamelinaye, cavalier qui commande la section Schild, vient me voir pour me parler de son opération du 26 Juin: la plus grande partie des prisonniers se serait rendue sans combat à l'aumônier de la division, les gaz leur ayant enlevé toute force de résistance.

pan
Secteur du Panthéon à la ferme de Froidmont - BD Schémas c300197

30 Juin - Crachin toute la journée; le matin, je vais avec Mollandin, mon ancien chef d'E.M. qui commande actuellement la 43e D.I., jusqu'à la ferme du Panthéon où se fait la liaison avec le 129e.
En revenant, je passe par Belleu où je trouve Maistre assez déprimé par une succession de déconvenues: mauvaise attitude du 121e B.C.P.; le 72e a perdu le saillant de la ferme de la Bovelle; le général Garbit , très atteint physiquement doit être remplacé au grand regret de tous car c'est un brave.

Dans l'après-midi, Débeney envoyé par Pétain, vient à Vic. Je lui parle de la nécessité de nous asseoir sur le Chemin des Dames en rejetant l'ennemi sur l'Ailette et même jusqu'à l'Oise.

pan
Secteur Cerny-en-Laonnois et ferme de la Bovelle - BD Schémas c300196

1er Juillet - Je vais voir le 3e C.A. en secteur vers Braye-en-Laonnois. Depuis quelques temps, il y a des actions violentes à objectifs limités vers la ferme de la Bovelle et Cerny-en-Laonnois.

Son chef est apprécié de Pétain; il me parle de l'aviation qui lui est indispensable pour savoir ce qui se passe dans la vallée de l'Ailette. Je lui maintiens jusqu'à nouvel ordre l'escadrille C 211 et je fais venir le lieutenant Chassagne du 14e corps, observateur de l'artillerie lourde de ce corps, que Lebrun réclame.

Puis, en mettant le cap à l'Est, suivant le boyau Vic, la tranchée de Franconie, la courtine du plateau d'Ailles, le boyau Pax, je passe dans le secteur du 9e corps. J'y trouve l'artillerie de la 18e D.I., seule en secteur, car son infanterie est allée au repos.

2 Juillet - Hier soir en rentrant, j'ai trouvé un ordre du ministre de la guerre prescrivant une enquête sur les agissements du général Niessel en ce qui concerne la justice militaire.

J'apprends en même temps que peu après mon passage dans les lignes, les Allemands ont un peu progressé aux environs du plateau d'Ailles.

Je retourne donc au 9e corps pour faire mon enquête. Comme je le pensais, Niessel n'a rien à se reprocher; la division visée a un commissaire-rapporteur, le lieutenant Charrier, substitut du procureur de la république à Bordeaux.

Je profite de ma présence à Glennes pour voir un peu le personnel de ce C.A.: le médecin divisionnaire de la 18e D.I. est le docteur Cordoillet, médecin principal de 2e classe à titre temporaire; je demande pourquoi il ne passe pas à titre définitif, étant médecin-major de 1ère classe depuis le 24 Décembre 1908; même question pour le chef de bataillon à titre temporaire Lepage qui a sept ans de grade de capitaine.

Au dépôt divisionnaire de la 17e D.I., le lieutenant-colonel Jumelle attend sa nomination à la tête du 90e.

3 Juillet - Attaque de nuit allemande sur le front Epine de Chevregny, plateau de Californie: peu de résultats.

A Château-Thierry, troubles dans un train de permissionnaires. Treize meneurs ont été arrêtés par deux compagnies envoyées par la Xe armée. Dès que l'autorité agit, elle est obéie.

4 Juillet - A la 87e D.I. en face du saillant de Münster (voir schéma c300196), les photographies nous signalent que les Boches procèdent à des travaux offensifs. Les 91e et 136e qui sont menacés sont deux régiments solides.

Les colonels sont unanimes à faire les mêmes remarques sur les fusils automatiques; ce sont des armes précieuses mais délicates qu' il ne faut pas trop développer en l'état.

Je vais en arrière voir les ambulances; les médecins-inspecteurs me posent la question des infirmières militaires: trop de gradés et mauvais recrutement.

Comme je l'avais déjà vu au Maroc, ils me demandent de ne pas mélanger les sociétés.

A St-Gilles-sur-l'Ardre, à 2 km au Sud de Fismes, il y a 25 infirmières de trop sur un total de 77.

Je vais ensuite remettre la croix d'officier de la Légion d'honneur au lieutenant aviateur Guynemer.

pan
Guynemer montre à d'Espèrey son avion SPAD XII S382 (ailes démontées pour réparation), équipé d'un canon de 37mm, à l'extrême gauche son mécanicien Guerder - BD Photos 3363

Agé de 23 ans, montant un avion canon, il a eu des victoires nombreuses sur les Allemands; c'est le fils d'un ancien officier; intrépide, il a été déjà sept fois abattu par l'ennemi; hier encore, il s'en est tiré une nouvelle fois indemne (voir article en annexe AI 300102).

6 Juillet - Comme fantassin, je me préoccupe du fusil automatique CHAUCHAT qui donne des déboires. Le chargeur n'est pas assez fort, les oreilles s'ouvrent trop facilement, l'extracteur casse fréquemment; il en faudrait plusieurs de rechange dans la trousse d'entretien.

Dans la matinée, le général Pétain réunit à Belleu les commandants de C.A. de la VIe armée pour leur donner quelques conseils pour le moral des troupes (Rôle du commandement dans le maintien du moral).
L'après-midi, je vais voir à Osly, Pommiers, Vaurezis, Chavigny l'état d'avancement de la reconstruction des villages par les troupes du 37e corps.
En rentrant, je reçois la visite de Dessoliers, le promoteur des bataillons Mascart-Dessoliers spécialisés dans la protection et les abris. C'est un grand entrepreneur qui a travaillé dans toutes les parties du monde: rapides du Mékong, port de Porto-Alegre au Brésil, chemins de fer en Serbie, travaux de dégagement de la rade de Toulon, etc...

7 Juillet - Réunion de mes commandants d'armée, Humbert (IIIe), Duchêne (Xe), Maistre (VIe) et des deux directeurs des étapes , Legrand à l'Ouest pour la IIIe armée et Descoings à l'Est pour les VIe, Xe et Ve armées. Discussion sur les opérations possibles.

Le soir, la 6e D.I. cherche à améliorer sa situation vers la Bovelle: peu de résultats.

8 Juillet - Pétain a décidé de faire une réunion des commandants de groupe d'armées tous les mois. A 9h, se retrouvent à Compiègne

- les commandants de groupe d'armées Castelnau, Fayolle et moi ;

- les chefs de service Herr pour l'artillerie, Roques pour les fortificatiions, Alby pour l'arrière ;

- le major général Débeney, les aides-majors généraux Poindron, de Barescut, Duval, Payot.

Discussion sur le moral et les façons de le rétablir (voir organisation des rotations des grandes unités en 1ère ligne en annexe AT 300101). Il y a du reste heureusement une grande amélioration.

Ce matin, au petit jour vers le Panthéon, les Allemands ont enlevé la 1ère ligne de la 129e D.I. C'est une épreuve que le général de Corn, qui vient de remplacer Garbit éreinté, a supporté convenablement. C'est un début un peu dur d'autant plus que cette division doit être relevé demain.

9 Juillet – (AFGG, tome V, annnexe 669 - Demande 09/07 GQG Pétain - à Min. Intérieur Malvy - via Min. Guerre Painlevé : coopération au niveau moral de l'intérieur, état des esprits)
Dans la matinée à Mouy, je visite quelques dépôts divisionnaires. Le soir malgré la pluie, je vois Maistre et Pont pour la question des fusils mitrailleurs qui me préoccupe. Le 109e me fournira un rapport détaillé sur ce problème.

10 Juillet - Frais et couvert. La 129e D.I. passe de la VIe armée à la IIIe pour se reposer à Estrées-St-Denis. Son général est un peu désorienté.

Avec le général de la 77e D.I. qui vient de le relever entre l'Epine de Chevregny et le Panthéon, je vais jusqu'à l'observatoire de Cambronne tenu par le 159e d'infanterie. C'est un poste très mauvais, mal placé, dont les fils de fer tout à fait insuffisants en font certainement une tentation de coup de main pour l'ennemi.
Ce commandant de division était fort bien à la tête d'un bataillon de Chasseurs, mais une division dépasse son tirant d'eau.
Le soir, je vais à Noyon assister à une conférence de Maud'Huy.

Secteur IIIe armée
11 Juillet - Le lendemain, au champ de tir d'Andechy, au Nord de Roye, je retrouve le lieutenant-colonel Julien et le commandant Charleux.

pan
Anglais avec des sacs de ravitaillement - BD Photos 525402

Le soir à Compiègne, je vais causer un peu avec Pétain; il m'apprend l'échec des Anglais à Nieuport. Depuis le 20 Juin, je suis débarassé de cette épine dans le pied.

Les Allemands n'ont pas tardé à profiter de la relève: toute la rive droite de l'Yser serait nettoyée, c'est ce que je craignais.

pan
Kérensky répond aux acclamations de ses hommes - BD Photos 4731

Les Russes, malgré la révolution, excités par Kérensky, continueraient à marcher avec nous.

Pétain m'invite à l'accompagner demain à Albert où le roi d'Angleterre doit remettre des décorations.

12 Juillet - (AFGG, tome V, annnexe 697 - réponse 12/07 Min. Intérieur – Malvy - à demande 09/07 GQG – Pétain – sur moral de l'intérieur)
Beau et chaud. Départ de Vic à 10 heures; arrivée à 12h1/2 à Albert, Q.G. de la IIIe armée welche, incluant le corps canadien, commandée par le général Byng; il a commencé par une division de cavalerie puis est allé aux Dardanelles.

Abord fort aimable; il s'excuse de ne pas nous servir de vin, mais le roi a fait voeu de ne pas boire de liqueur fermentée pendant la guerre. Nous nous trouvons cinq Français Pétain, Duport, Hallouin, Chavasse et moi, au milieu de beaucoup d'Anglais.

Arrivée du roi George V, toujours simple et cordial. Nous passons à table sans retard pour un très mauvais déjeuner: un petit morceau de langouste, ham pie, tarte à la rhubarde, chester, eau en carafe.

pan
Le roi George V fait chevalier de St. Michel et St. Georges le général Currie - BD Photos 526301

Après le repas, remise des décorations: d'abord les Français, Pétain et moi recevons le Grand Cordon de St. Michel et St. Georges (voir origine de l'ordre en annexe AT 300102); puis les Britanniques, quelques-uns reçoivent le titre de Sir.

C'est le cas du commandant du corps canadien Currie, officier de réserve; je crois que c'est un architecte de Montréal. Il met un genoux en terre sur un coussin, au pied du roi qui l'arme chevalier en lui frappant l'épaule du plat de son sabre. Pas un homme en armes n'assiste à la cérémonie; seuls les officiers, une badine à la main, forment les trois côtés d'un carré.

Retour par Bapaume, Mont St-Quentin, Péronne , Ham; en passant, je constate l'effet de l'artillerie lourde sur Sailly-Saillisel où j'ai cantonné en 1896 avec le 18e Chasseurs à pied.

13 Juillet - Déjeuner à Ressons chez Marjoulet après une manoeuvre de la 28e D.I. dans le camp de Lassigny. Visite du village de Lassigny et du camp où les hommes sont fort mal installés; on pourrait en mettre dans le village.

Je me fais présenter le commandant Longin, proposé pour commander le 75e; les fusils-mitrailleurs sont toujours à l'ordre du jour.

Critique de la manoeuvre à Noyon par le général commandant la IIIe armée. Humbert me parle de son conflit avec la direction des étapes pour l'installation des bataillons d'instruction. Cela me prouve que ces bataillons ne sont pas abandonnés.

14 Juillet - Je vais à Belleu voir Maistre; les Allemands bombardent la gare de Soissons pour gêner nos ravitaillements. Ce tir est réglé par avion. Une D.C.A. sérieuse doit être installée en ce point.

pan
Secteur tenu par la 62e D.I. - Canal de l'Oise à Château de la Motte - Schéma c300194

Maistre se plaint de la 62e D.I. en secteur à sa gauche du canal de l'Oise au château de la Motte. Le commandant du C.A. a dû intervenir pour y remettre de l'ordre.

Je constate que le commissaire du gouvernement est un jeune avocat, sous-lieutenant de réserve; je le fais remplacer par un garçon plus sérieux, Mr. Doussinelle, avocat au barreau de Paris, revenu au corps après blessure.
Les mêmes officiers sont au dépôt divisionnaire de la 62e depuis sa création; j'invite le général à établir un roulement avec ceux du front.
La première ligne est suffisante, ce sont les suivantes qu'il faut perfectionner. La division a reçu la nuit dernière un déserteur du 150e d'infanterie allemande.

pan
Fort de Condé-sur-Aisne - Painlevé avec d'Espèrey et le général Rondeau - BD Photos 414811

15 Juillet - Arrivée de Painlevé qui manifeste le désir de voir le plus de troupes possible et de passer la nuit en ligne pour assister à une relève.
Je le conduis successivement au 37e C.A. de Taufflieb, à Belleu Q.G. de Maistre VIe armée, à Condé à la 170e D.I. de Rondeau, à Vailly à la 70e D.I. de Tantôt, à la 77e D.I. à Soupir, à la 87e D.I. à Bourg-et-Comin, au 3e C.A. du général Lebrun à Merval, enfin à Glennes où nous arrivons pour dîner chez Niessel et où il passera la nuit en ligne (voir annexe 1).

Je tiens à ce que cet homme politique, qui est au fond un patriote (voir annexe 6), connaisse le général Niessel, chef de premier plan, qui a été desservi auprès de lui à cause de sa franchise.

Après dîner, je les quitte; Painlevé monte au plateau triangulaire où il passe une assez mauvaise nuit assistant à une relève partielle de la 14e D.I. par des éléments de la 164e.

16 Juillet - Au jour, je vais retouver le ministre, nous parcourons ensemble les tranchées de première ligne de la 170e D.I., entre les fermes Mennejean et Toty; il nous faut passer sous des tanks, épaves des attaques d'Avril; il faut les faire sauter à la dynamite, ce sont des points de direction repère pour l'artillerie ennemie.

Le ministre me quitte; je l'ai entrepris sur le régime des sections de discipline (voir annexe 3) qui doit être sévère, sinon bien des lâches le préféreront au front; il part convaincu; mais qu'en restera-t-il quand il aura revu son comité électoral.

Secteur IIIe armée
Dans l'après-midi, je vais au 35e C.A., puis à Faillouël voir Targe et la 121e D.I. Cette nuit ses patrouilles lui ont rapporté une casquette allemande perdue par un homme du 185e d'infanterie qui s'est replié trop rapidement.

Je vois en passant un régiment territorial de la 9e région militaire (Maine-et-Loire, Indre-et-Loire, Indre, Deux-Sèvres, Vienne) bien commandé par le lieutenant-colonel de Castries; c'est un ancien officier du 1er Tirailleurs qui a laissé un nom dans les Affaires indigènes; son livre sur l'Islam a fait époque. Il a épousé sur le tard, après avoir donné sa démission, la fille de Lamoricière, qui était veuve d'un marquis de Dampierre.

En revenant, je donne un coup d'oeil à l'hôpital de Cugny à 4km Sud-Ouest de St-Simon.

Devant l'attitude du commandant de la VIe armée qui tend à s'incliner devant les attaques incessantes des Allemands, je réduis son secteur à droite jusqu'à Braye-en-Laonnois et passe la partie Braye, Cerny à la Xe armée que je renforce de la 55e D.I. et du 3e C.A. Ce corps, outre ses deux divisions organiques, comprend les 68e, 130e et 158e D.I.

Jusqu'au milieu d'Août, des actions violentes ont lieu de part et d'autre vers la ferme de la Bovelle et Cerny.

Secteur VIe armée
17 Juillet - Le matin direction Belleu où je trouve Brissaud-Desmaillet dont la division vient en réserve de la VIe armée à Vierzy et Longpont au Sud de Soissons. Je monte à Bourg-et-Comin et avec le général de Roigt-Bourneville je pousse jusqu'à Moussy où se trouve le P.C. de son infanterie divisionnaire; cette division paraît remise d'aplomb.

Le soir, j'ai la visite de Herr, inspecteur général de l'artillerie que j'interroge sur ses disponibilités (voir annexe 4). Je pense toujours à mon attaque de flanc sur le Chemin des Dames, qui nous permettrait de reprendre d'un seul coup les petits morceaux que Maistre a perdus depuis deux mois.
Pour le moment, il ne faut pas y songer, toutes nos disponibilités en artillerie lourde devant être d'abord consacrées à Verdun. En attendant, nous travaillons à l'équipement du terrain, à la construction de voies de 0,60m et au ravitaillement en munitions des dépôts. Nous avons du pain sur la planche.


Le général Herr est dans sa partie un officier fort distingué; on dit qu'il a moins bien réussi quand il s'est agi de commander des troupes.

18 Juillet
- (AFGG, tome V, annnexe 748 - note aux armées 18/07 GQG – Pétain – Récriminations officiers hors voie hiérarchique)
- (AFGG, tome V, annnexe 751 - GAN à GQG: la défensive résignée, adoptée par le GQG depuis les "incidents", est cause de nos échecs; reprise initiative par plan d'opérations joint)
Le matin, inspection des centres d'instruction de Fère-en-Tardenois et d'Oulchy-le-Château. Les futurs chefs de bataillon sont bien médiocres; l'école des mitrailleurs est bien dirigée avec suite et méthode.

pan
Tracteur à roues JEFFERY tirant un canon 120mm de Bange équipé de roues élastiques Delamare-Maze - BD Photos 524601

Dans l'après-midi, examen des problèmes posés par les tracteurs d'artillerie. Les tracteurs à roues américains JEFFERY, en service depuis deux ans, manquent d'adhérence bien qu'ayant quatre roues motrices car elles sont trop étroites. Dans chaque batterie portée, il faut un tracteur français, muni d'un cabestan pouvant servir d'appoint pour monter les côtes.

pan
Tracteur à chenille SCHNEIDER avec remorque à chenille - BD Photos 517803

Finalement, la solution adoptée est de mettre par batterie de 6 pièces, 11 tracteurs Jeffery à roues et 1 tracteur à chenille pourvu d'une remorque.

19 Juillet - A la 13e D.I., en secteur de Vauxaillon jusqu'au Nord de Nanteuil-la-Fosse, depuis plus d'un mois, la couverture d'artillerie n'est pas encore assurée. Le commandant de l'infanterie divisionnaire est moyen.

Au 109e, je trouve un chef de bataillon tout à fait nul, à remplacer par le commandant Kuntz, adjudant-major au 21e bataillon de Chasseurs à pied.
Les hommes mangent froid par suite du manque d'alcool solidifié.

Je trouve au P.C. de la division une équipe de marins servant les canons porte-amarres - destinés à tirer les réseaux de fil de fer barbelé - retirés depuis deux ans. Personne n'a pensé à renvoyer ce quartier-maître et ses hommes devenus inutiles.

Pendant mon inspection, nous entendons une grosse attaque allemande à notre droite; j'apprends en rentrant qu'elle a eu lieu sur le plateau de Californie; quelques progrès allemands peu importants.

20 Juillet - Le matin se présente le contrôleur général Laurent, envoyé par le ministre pour une enquête sur les agissements reprochés à Taufflieb: ce sont les éléments suspects de la 62e D.I. qui ont fait marcher leurs amis.

Le soir à Pargnan avec Duchêne et Lebrun. L'attaque allemande d'hier n'a pas de répercussions sur cette partie du front. Je vais dîner et coucher à Montigny-sur-Vesle où Pellé a installé le Q.G. du 5e C.A.

En passant à la ferme Beauregard, vue sur le plateau de Californie où la lutte continue. La 18e D.I. est seule engagée, mais la 164e remonte en ligne malgré un barrage sérieux.

Le Q.G. du 9e C.A. est à Montigny dans une vallée où se trouve une agglomération de baraques ADRIAN (ambulances, magasins à vivres et à munitions) préparée lors de l'offensive d'Avril quand Micheler croyait aller très loin.
Ces baraques sont un appât pour les escadrilles de bombardement allemandes. Pendant la nuit, elles y viennent à trois reprises différentes; je ne quitte pas mon lit, en effet les avions ennemis bombardent uniquement les baraques de la vallée, dont une ambulance couverte de la croix de Genève.

21 Juillet - Hier, grâce à l'intervention de la 164e D.I., le général Dillemann qui commande la 18e D.I. a pu arrêter les progrès de l'ennemi. Mais il doit tenir à tout prix avec les éléments déjà engagés et monter une attaque avec les éléments réservés pour reprendre le terrain perdu.

Je pars à quatre heures du matin pour voir de près la situation. Malgré un barrage sérieux, je monte au P.C. La Hutte, près des Casemates sous le moulin de Pontavert, où je trouve Quintard et Balsan très d'aplomb.
On me présente quelques prisonniers allemands du 82e d'infanterie.
Je reviens par Craonne; Maillard du 32e m'y rend compte des exploits de Fantomas: c'est un avion boche volant bas qui, tous les matins, survole nos tranchées, les mitraillant quand l'occasion s'en présente. Je rentre rassuré; la 164e D.I. a la meilleure attitude et le 1er corps colonial arrive. En passant, Duchêne me demande un groupe de 155 court Schneider, ou au moins un groupe Filloux.

22 Juillet - Le combat continue sur les plateaux des Casemates et de Californie; les Allemands y font quelques progrès, mais laissent entre nos mains des prisonniers du 8e et du 52e d'infanterie.

Duchêne est un peu nerveux; il me réclame une division de suite et une autre la suivant immédiatement.

23 Juillet - Je retourne à la ferme Beauregard où je trouve Duchêne, Niessel, Aymenrich et Benoit, le chef d'E.M. du 1er corps de cavalerie qui arrive.

Le 9e C.A. prépare une contre-attaque sur les plateaux mais ne veut pas la déclencher trop tôt.

24 Juillet - Après une courte préparation d'artillerie, la contre-attaque dont l'infanterie est commandée par Combarieu, après un combat très rude et malgré la réaction allemande, nous permet de réoccuper tout le plateau. Le 152e et le 334e se distinguent particulièrement mais les pertes en officiers sont grandes.

Le matin, Pétain est venu nous trouver à Crugny, je lui dis qu'il n'a aucune inquiétude à avoir. La 3e division d'infanterie coloniale est en réserve à Paars et à St-Gilles; la 5e D.I., retirée du front, est bien commandée par le général Pognon.

Je vais à Courville voir Mazillier qui arrive de l'Est avec son corps d'armée colonial pour le mettre au courant de la situation car c'est lui qui va prendre les plateaux plateaux des Casemates et de Californie. J'en profite pour visiter une ambulance bien installée dans un château du XVIe siècle.

25 Juillet - Le matin à la Cour (1,5 km Nord de Soupir), je trouve deux compagnies d'infanterie territoriale qui me disent dépendre directement de l'armée et qui ne font pas grand chose. Il y a pourtant à travailler; par exemple monter le chemin de fer à voie étroite jusqu'à la Croix-sans-Tête (2,5 km Nord de Soupir), car en ce moment le ravitaillement se fait par voiture à bras. J'y monte et je trouve Tupinier commandant l'infanterie divisionnaire 88 de la division Gallet. Tout paraît calme et en ordre.

26 Juillet - Beau et couvert. Au petit jour, violente attaque contre Ailles et Pargnan.

cav
Caverne du Dragon - BD Schémas c300198

La 158e D.I. montre peu de fermeté; le Monument sur la caverne du Dragon est enlevé mais les Allemands ne peuvent le dépasser; ils laissent entre nos mains des prisonniers des 16e, 56e, 57e de la 14e division de Westphalie revenue dans son ancien secteur.

Demain 27 Juillet, le groupe de 155 court réclamé par Duchêne doit partir de Sézanne.

27 Juillet - La direction de l'arrière met en place dans chaque gare régulatrice un officier spécialisé pour diriger les permissionnaires (Organisation des trains et des gares).
 L'après-midi à Belleu, réunion des commandants de C.A. de la VIe armée: Taufflieb (37e), Pont (21e), Leconte (33e), Deligny (39e). Tous se plaignent de la réduction que leur artillerie a subie: c'est exact, mais nécessaire à la préparation de l'offensive prévue à Verdun. Il leur en reste assez cependant pour mater les offensives partielles allemandes.

28 Juillet - (AFGG, tome V, annnexe 820 - demande 28/07 GQG – Pétain - à Min. Guerre – Painlevé : rappel de toutes demandes de renseignements sur le moral de l'intérieur restées sans réponses du Min. Intérieur – Malvy – depuis Avril 17; ces renseignements manquent gravement au GQG)
Par Vailly, je vais à la 130e D.I. en secteur de la ferme Malval à Courtecon. Le général Toulorge commande bien cette D.I. Le 239e est bien installé dans une creute. Puis à la 66e D.I. qui vient d'entrer en secteur vers l'Epine de Chevregny et le Panthéon.

bal
Ballon Caquot en cours d'ascension - BD Photos 4716

Le colonel commandant l'artillerie divisionnaire me demande de l'artillerie lourde à grande puissance pour tirer sur des batteries allemandes qui éventrent nos ballons en cours d'élévation. Etant donné la forme du terrain, les ballons sont le seul moyen pour régler le tir de ses batteries.

Il me parle des fusées munies d'un mouvement d'horlogerie qui, aux grandes distances, sont plus régulières que les autres. J'en conviens avec lui mais lui rappelle que le prix entre également en ligne de compte.

En rentrant, j'actionne le 4e bureau de la IVe armée pour fournir à la 66e D.I. le camouflage dont elle a besoin. Le camouflage doit précéder la photographie prise par les avions ennemis. De trop grands retards dans sa livraison et sa pose le rendent inutile. La 77e D.I. a fait une demande de camouflage le 9 Juillet qui n'est pas encore servie le 28.

pan
Poincaré, d'Espèrey (grand cordon sur la poitrine), Painlevé (de profil) , Pétain (brassard noir) - BD Photos 416802

29 Juillet - Poincaré et Painlevé, accompagnés du général Pétain, viennent à Vic-sur-Aisne, dans le parc du château des Reiset-Bourbon (3D - Vic 2017), me remettre le grand cordon de la Légion d'honneur, qui m'a été donné le 14 Juillet. Cette distinction ne me satisfait que peu, car le général P., le chef des “Mouchards” (voir chapitre 26, titre I, dimanche 2 Août 1914) reçoit le même jour, la même distinction, pour services éminents rendus au ministère de l'Intérieur.

Poincaré remet ensuite une série de décorations à d'autres officiers. Pendant cette cérémonie, une attaque allemande se déclenche sur la 158e D.I.,vers la ferme de la Bovelle, dans le nouveau secteur de la Xe armée, dont l'aviation se montre insuffisante et l'artillerie lourde très fatiguée.

J'examine s'il ne serait pas possible de relever le 82e d'artillerie.
 Le colonel Desticker me quitte pour prendre le commandement d'une artillerie de C.A. à Merval; il est remplacé par Mollandin qui vient de quitter sa division qu'il commande depuis Octobre 1916.

30 Juillet - Le matin, départ pour Moussy et la 88e D.I. Le 369e a repoussé un coup de main boche vers la ferme Froidmont. Puis direction la 130e D.I. de Toulorge, vers la ferme Malval où je vois l'ami Devanlay à la tête du 407e; la pluie se met à tomber; elle gêne l'attaque de Brissaud-Desmaillets sur le Panthéon; il réalise cependant une certaine avance.

Secteur IIIe armée
31 Juillet - Au camp de Lassigny, je vois la 38e D.I. avec le général Guyot de Salins, petit homme vigoureux que je ne connais pas encore. C'est une division d'Afrique qui a bien changé depuis que je l'ai vue à la Ve armée.

pan
Tirailleurs algériens - BD Photos 526602

Elle comprend un certain nombre de nouveaux bataillons de tirailleurs algériens et tunisiens avec un encadrement insuffisant. Les indigènes respectent beaucoup les galons.

Les instructeurs français qui ont une bonne attitude au feu doivent être nommés caporaux sans attendre leurs six mois de services.

Au 4e Zouaves, je trouve le capitaine Messier, qui a six ans de grade de capitaine. N'est-il pas apte à commander un bataillon ?

Pendant mon absence, les Boches ont réussi une attaque sur le plateau de Paissy. Elle a été enrayée par nos troupes et je crois aussi par la pluie.

Secteur Xe armée
1er Août - La 161e D.I. que j'ai vue dans l'Est entre en ligne de la ferme de la Bovelle à Courtecon, de Laguiche que je ne connais pas y a remplacé Brécard. A sa droite la 6e D.I. est solide avec le général Pognon.

La 161e D.I. qui n'a pas donné depuis longtemps est toute désignée pour reprendre le terrain perdu hier. Mais il faudrait pour cela un renforcement d'au moins deux groupes d'artillerie lourde du type 155 court et je ne les ai pas.

2 Août - Je vais à Oeuilly pour voir de près le général de la Guiche. Le temps est mauvais. Cependant l'aviation allemande est sortie, la nôtre se renferme dans ses terrains. Barès manque.

Les Allemands tâtent la 161e D.I.. Je trouve que le colonel Pichot-Duclos abuse du téléphone et que le 215e qui entre en ligne est usé bien vite. 
Accès de fièvre en rentrant.

3 Août - Le mauvais temps continue. Je vois Pétain à Crugny, il est venu pour se rendre compte de l'importance des attaques allemandes sur la 161e D.I.. Elles continuent mais sans progrès.

Pour moi, dès que le premier feu est arrêté, il n'y a plus rien à craindre, c'est pour cela qu'il faut des réserves à proximité.

4 Août - Réunion des commandants d'armées, rien de nouveau; le mauvais temps continue.

5 Août - Réunion des commandants de groupes d'armées à Compiègne. Pétain me promet un renfort d'artillerie lourde dès que Verdun sera terminé.

Les Allemands mettraient en service un nouveau gaz pour lequel nos masques sont insuffisants.

Les permissionnaires se plaignent vivement des hauts salaires payés dans les usines à des ouvriers qui devraient être mobilisés.

6 Août - Brouillard. On nous téléphone de Paris que M. Malvy est malade et qu'Almereyda (7) est arrêté. A Vic, nous ne voyons pas très bien quel rapport ont ces deux évènements.

7 Août - Avec l'autorisation du général en chef, je vais passer la journée à Versailles. Deux heures et demi d'auto. Le Châtelier vient m'y voir pour m'expliquer la situation politique. Orage.
En rentrant mon auto tombe en panne à l'entrée de la forêt de Compiègne. J'arrête la première voiture qui passe pour me conduire à Compiègne. Dans cette voiture, se trouve M. Morgenthau, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople et sa femme qui vont dîner chez Pétain. Ce dernier m'invite à dîner avec eux, et me donne une voiture pour me reconduire à Vic. A ce dîner, je fais la connaissance de Mademoiselle Y. de B. infirmière dévouée, blessée à Verdun; c'est une blonde poupine, l'air très jeune, fumant la cigarette et parlant très fort.

9 Août - Temps couvert. La 10e D.I. est en ligne de Chevreux au Ployon. Dès qu'elle sera retirée du front, elle sera transformée sur le nouveau type, par la dissolution du 331e dont les hommes seront répartis dans les trois autres régiments de la D.I..

Pellé demande à conserver à sa disposition, comme réserve de commandement les officiers supérieurs et si possible trois capitaines.

La 53e D.I. vient en réserve derrière la Xe armée, un de ses groupes d'artillerie est resté à la IIIe armée pour l'école de commandant de batterie. Jusqu'à la rentrée de ce groupe, la 53e D.I. utilisera, en cas de besoin, un groupe d'artillerie de la 68e D.I. au repos dans la même région.
Continuant l'inspection du Ve corps, je vois la 55e D.I. en secteur de la Miette au Ployon, bien commandée par Joseph Mangin.

Le commissaire du gouvernement est un avocat au tribunal de commerce alors que des magistrats sont dans le rang. Je signale au général, le sergent Ribes du 246e, substitut du procureur de la République à Blois.
Les officiers supérieurs du 204e sont bien. Le commandant du 246e me paraît avoir besoin de repos ; sur les trois chefs de bataillon, un est bien, un autre moyen, le 3e est indéfinissable : c'est un homme âgé qui peut tomber d'un moment à l'autre, mais qui pour le moment tient bien le coup.

Les adjudants-majors sont assez bien, le lieutenant-colonel Brigirard du 289e est bien ; sur les chefs de bataillon, un est bien, un autre est un vieux légionnaire fatigué mais ayant du ressort, le troisième qui est le plus ancien des trois, gros père que j'ai connu à Chambéry, est à liquider.
La IVe armée a conservé comme sous-directeur de l'école d'artillerie de tranchée de Bouy, le capitaine Gouin commandant la 104e batterie du 5e, de sorte que cette batterie n'est plus commandée. Il faut que les directeurs et les sous-directeurs des écoles, qui sont indispensables, soient mis hors cadres et remplacés dans leur unité.

pan
Groupe de 2 batteries de 4 mortiers Stokes de 81mm - BD Photos 528502

10 Août - En vue de l'attaque qui doit nous donner tout le Chemin des Dames, sur la demande du général Maistre, je fais constituer des batteries de mortiers de 81 mm Stokes (8), en formation à Fère-en-Tardenois où je vais voir cet instrument que je connais un peu. L'attaque doit être menée par la VIe armée avec trois corps d'armée, le 14e Marjoulet, le 21e Pont, le 11e de Maud'Huy.

Le général Maistre est un garçon intelligent, travailleur, mais il semble manquer de confiance ; il demande toujours que ses moyens d'action soient renforcés. Pétain qui l'apprécie nous donne tout ce qu'il peut, mais il y a une limite.

Dans l'après-midi, le général Pont est assez grièvement blessé dans une expérience de grenades.

Les Allemands lancent une attaque sans résultat sur la tranchée de Scutari.

Secteur VIe armée (voir annexe 1)
11 Août - A Crouy pour voir l'emploi des tanks combinés avec l'infanterie. Le général Estienne est un apôtre. En revenant, je passe par Compiègne, Pétain est absent.

12 Août - Visite à la 66e D.I. du général Brissaud-Desmaillets, en secteur sur le Chemin des Dames vers le Panthéon et l'Epine de Chevregny. C'est un vigoureux soldat qui commande bien une très bonne division; il a signalé son entrée en ligne par une avance dans la région de la ferme des Bovettes ; avant-hier, il a brillamment repoussé une contre-attaque allemande, mais il a les défauts de ses qualités : c'est un homme qui mange volontiers ses voisins.

Derrière lui, la 67e D.I., qui doit le relever dans quelques jours, est commandée par un aimable homme. Brissaud a déjà mangé deux bataillons de cette division; cela doit cesser de suite ; le commandant de C.A. n'aurait pas dû le tolérer, car c'était inutile, mais c'est aussi un conciliant qui ne sait pas dire non.

Je passe ensuite à la 43e D.I. vers le Panthéon et la ferme de Colombe. Le général Michel y a remplacé Mollandin, il y a peu de temps ; c'est une division solide.

13 Août - Temps couvert. Visite de la 81e D.I. de mon ami Bajolle. Bonne impression. Le 279e avec le lieutenant-colonel Boisselet est particulièrement bien tenu.

Puis ensuite, la 129e D.I. qui entre en secteur de Vauxaillon à Quincy-Basse; j'assiste à la prise des consignes par le 106e bataillon de Chasseurs à pied le long de la route Soissons - Coucy, à hauteur de Béthancourt.

pan
Vic-sur-Aisne - Garage du CARD - Miss Hughes et miss Wilde assurent l'entretien de leurs véhicules Ford et Dodge
Le Comité Américain pour les Régions Dévastées créé en Avril 1917 par Anne Morgan, fille du banquier Pierpont Morgan, s'installe dans les ruines du château de Blérancourt
Photo RMN (voir lien www.histoire-image.org)

14 Août - Rien de nouveau. Temps couvert. Travail de bureau pour la préparation de notre grande attaque. Miss Pierpont Morgan, qui fait tant de bien aux populations éprouvées, vient partager notre déjeuner.

Secteur IIIe armée
15 Août - Inspection de la 158e D.I. qui est au repos et à l'instruction (Périodicité des repos) près de Nesles. Cette division est composée de régiments qui n'ont jamais donné grande satisfaction; ils ont eu cependant des engagements sérieux les 25, 26 et 29 Juillet. Le général Prioux attribue ses succès à l'emploi intensif des grenades V.B., 2.000 ont été consommées dans une seule attaque; il estime que pour conquérir 500 mètres de tranchées sérieusement occupées, il faut 1.000 grenades V.B. et 1.000 grenades à main.

Puis je pousse jusqu'à la 21e D.I. bien commandée par le général Dauvin, en secteur au Sud de St. Quentin, vers Urvillers et Dallon où j'ai été comme chef de bataillon de Chasseurs. J'y trouve le 64e bien tenu par Ducongé. 
Je rentre coucher à Ham chez le maire qui a été emmené comme otage, puis relâché par les Allemands.

16 Août - Départ de bonne heure pour la 22e D.I. qui est en liaison avec les Britanniques en secteur de Selency à Pontruet. Je trouve le général Capdepont au bois d'Holnon à l'Ouest de Selency. Cette division a encore douze bataillons et ses quatre régiments du départ ; ils étaient bien piteux fin Septembre 1914 lorsqu'ils traversaient Romigny avec le général Radiguet. Aujourd'hui ils sont remontés par Dauvin; je vois successivement le 19e où Taylor Cavalier, gendre de Villebois-Mareuil a remplacé Chapez et le 118e avec le lieutenant-colonel Vaginay.

17 Août - Réunion des commandants de C.A. de la VIe armée; au 21e Pont blessé est remplacé par le plus ancien divisionnaire, Deligny de la 39e D.I.

pan
Bataillon d'instruction - Exercice de lancer de grenades - BD Photos 526202

J'insiste auprès d'eux sur la surveillance à exercer sur les dépôts divisionnaires; de même l'armée doit s'occuper des bataillons d'instruction. Nous examinons les officiers susceptibles de commander des divisions.

Le transport des grenades en grande quantité demande certaines précautions. En passant à Vic j'inspecte le cours du génie de Pernant bien dirigé par le commandant Marche, mais le G.Q.G. doit le remplacer dans son emploi normal où il manque.

Secteur Xe armée
18 Août - Je vais voir l'état moral de la 5e D.I. qui tient un secteur entre les fermes de Hurtebise et de la Bovelle. Je passe dans des lieux bien connus. Paissy est très démoli depuis dix-huit mois; dans le ravin de Troyon, je trouve Le Beurrier, ancien chef de bataillon du 33e que j'ai nommé au 5e en 1914 ; ses trois prédécesseurs ont été tués en huit jours.
Sur la crête, je rencontre Brenot qui commande le 74e ; je ne le reconnais pas car il a eu le bout du nez enlevé par une balle. En redescendant, je trouve à la 22e compagnie du 274e des cuisines dégoûtantes.

A Bourg-et-Comin, Guillemin relève Toulorge; Moulins est très abîmé ; la route est souvent battue par l'artillerie ennemie, des cadavres de chevaux gisent çà et là et nous recevons dans le dos la terre soulevée par l'éclatement d'un obus.

A Oeuilly qui se trouve dans un angle mort, je trouve le général de la Guiche qui commande la 161e D.I.. Cette division a eu des engagements sérieux entre la Bovelle et Courtecon; elle va être bientôt relevée. Ce général a été longtemps attaché militaire ; il a sur les Allemands des idées que je ne partage pas. Par Merval, je gagne Fismes où je trouve le général Jacquot.
Puis je vais demander à déjeuner à Duchêne, et par Limé, je gagne Belleu pour voir Maistre.
Je rencontre Deligny toujours calme ; son C.A. est en secteur vers Braye et le Panthéon; il est satisfait de ses troupes et de ses généraux.

A Belleu, nous causons avec Maistre de l'opération projetée ; il me fait bien des objections et des demandes que je trouve exagérées.

19 Août - Vu le Ve corps que je connais peu. Ce C.A. a beaucoup souffert en Argonne. Je cause avec Valdant, ancien camarade.

pan
1er C.A.C.- Spahis marocains - BD Photos 526601

Sa division est au repos et fait de l'instruction. Puis Mazillier qui, avec le 1er corps d'armée colonial (1er C.A.C.) et une division métropolitaine tient le front de Chevreux à Hurtebise.

20 Août - Beau temps. Le matin à Montigny-sur-Vesle qui, cette nuit, a été bombardée par des avions boches. Il faut avouer que l'amas de baraques entassées dans la vallée est un objectif bien tentant.

D'abord au Faité pour avoir une vue d'ensemble, puis à Beaurieux où je rencontre des Vallières.

Au P.C. La Hutte d'Aymerich je trouve le général Porte que je n'ai pas vu depuis le fort de Rozelier; je gagne ensuite le plateau de Californie par le moulin de Pontoy.

Sur ce plateau, Vautravers, une ancienne connaissance de Chine, me mène par un tunnel à 50 mètres des Allemands. Dans les tranchées, les parapets contiennent des cadavres, les pieds dépassent et servent à accrocher les fusils, les bidons etc...

Belle vue sur Bouconville et Ste-Croix à la sortie Nord; Vautravers me raconte que devant leurs fils de fer, un officier des “Stosstrupen” (9) blessé a vécu une journée sans qu'il fut possible de le secourir.

Je rentre par Craonelle. A Vic, je trouve de bonnes nouvelles de l'attaque de Verdun qui paraît avoir assez bien réussi.

Secteur IIIe armée
21 Août - A Ham, je vois Maud'Huy, puis Lebrun dont le C.A. arrive au repos. A Jussy, je trouve Roux dont la 27e D.I. tient un secteur calme vers Moy-de-l'Aisne et Urvillers; à Faillouël stationnent Taufflieb et Rouez. A Blérancourt, Miss Pierpont Morgan s'occupe de pourvoir les cultivateurs revenus chez eux d'instruments agricoles.

On me signale la présence du député Accambray ; que fait là ce parlementaire ?

Enfin, à Nampcel, je rencontre Madame Richard d'Ivry (10)dans une roulotte.

pan
Atelier de camouflage - Femmes peigant des bâches dans un gymnase - BD Photos 528102

22 Août - A déjeuner, j'ai Miss Pierpont Morgan et sa compagne Madame Dick, puis je vais à Chantilly voir l'installation d'un atelier de camouflage: 1.200 femmes y travaillent, soit dans les grandes écuries, soit dans deux immenses tentes Bessonneaux.

En rentrant, je m'arrête à Compiègne voir Pétain qui est satisfait des résultats obtenus à Verdun.

Secteur VIe armée
23 Août - (AFGG, tome V, annnexe 963 - note 23/08 GQG – Pétain - à Min. Guerre – Painlevé : diffusion presse dans les armées et son influence sur le moral des troupes)
Comme je l'ai maintes fois prescrit, d'après les ordres du G.Q.G., les bataillons territoriaux attachés comme pionniers à une division doivent la suivre dans ses déplacements.

Je vais voir la 87e D.I. qui tient le front de la ferme Malval à l'Epine de Chevregny. Le général Arlabosse a son Q.G. à la Courun, un peu au Nord de Soupir. Nous allons en première ligne voir le 91e, colonel Germain.

24 Août - Je vais à la 121e D.I. commandée par le général Targe. Il a organisé son P.C. dans une creute baptisée “creute marocaine”.

Cette division a été reconstituée à deux brigades par l'arrivée du 36e qui, depuis l'expulsion des mutins, marche droit. Targe a bien aménagé sa creute. Il me montre deux équipements de patrouilleurs allemands que ses hommes ont ramassé sur des cadavres.

Ce sont des cuirasses composées de lames d'acier, soi-disant à l'épreuve des balles. Très lourdes, très gênantes, ces cuirrasses ne se développeront pas.

  Secteur IIIe armée
25 Août - Beau temps. Je vais à Lassigny. Le camp est mal organisé. Comme les troupes qui s'y succèdent changent souvent d'armée, l'état-major de Noyon s'en est désintéressé. Je charge la direction des étapes de la IIIe armée de s'en occuper, mettant à sa disposition les compagnies de génie du 2e corps et de la 22e D.I. : 150 baraques y arrivent venant de la VIe armée, des couchettes y seront aménagées. Il faut que les hommes s'y reposent (Périodicité des repos).

Je vais ensuite à Belleu pour préparer mon attaque qui va passer en première ligne puisque Verdun a réussi. Maistre est bien hésitant. Il me faut régler la question de l' Artillerie Lourde à Grande Puissance (A.L.G.P.), car il n'en a pas assez, dit-il, mais ne sait pas qu'en faire.

Pont ne pourra d'ici longtemps reprendre son commandement. Il faut le remplacer au 21e corps d'armée car ce corps a un rôle intéressant à jouer. Daugan voudrait bien quitter l'état-major et prendre une division. En rentrant à Vic, inspection du dépôt d'éclopés de Soissons. Cette création rend les plus grands services pour la conservation des effectifs.

26 Août - Je vais à Compiègne voir Pétain pour la question du 21e corps d'armée. Il me promet de me donner un chef d'attaque qui me satisfera. La situation intérieure du pays le préoccupe. Ribot, Président du Conseil est inerte vis-à-vis des socialistes pacifistes qui continuent leurs agissements, le ministre de l'Intérieur les approuvant.

Secteur VIe armée
27 Août - (AFGG, tome V, annnexe 983 - note 27/08 GQG – Pétain - à Min. Guerre – Painlevé : manière de voir régler les rapports entre la Direction de la Sûreté générale et le GQG, au fond et dans la forme, relativement à la propagande pacifiste)
Pluie. Le matin j'ai à déjeuner le général Brugère qui poursuit son enquête sur le commandement Nivelle : c'est toujours le même homme avantageux.
Dans l'après-midi, visite à la 67e D.I. entre le Panthéon et l'Epine de Chevregny. C'est une division moyenne avec le colonel Pouget à la tête de l'infanterie divisionnaire.

En revenant, rencontre de Boigues, un ancien de Lille qui, venant d'Orient, commande le 149e ; ce régiment de la 43e D.I. est en secteur à côté de la 67e D.I.

Secteur Xe armée
28 Août - Lévy vient de prendre la 46e D.I. en secteur de Chevreux au plateau de Californie, car Gratier, son ancien chef se sentait gêné par la présence de Messimy. Je pense que c'est un motu-proprio de Pétain qui connaît le caractère de Lévy.
Je passe au P.C. La Hutte, sur le plateau à l'Est du moulin de Pontoy, à proximité d'une mine importante creusée par les Allemand et baptisée “Stauben” (11).
Vu le 53e bataillon de Chasseurs à pied avec le commandant Vermesch et le capitaine Tournade. De Reyniès, ancien camarade de Dar-Anflous, arrive en se boutonnant; c'est lui qui commande le groupe de Chasseurs: 47e bataillon de Chasseurs à pied avec commandant Tissot, 13e avec le commandant Salesse et le 15e. Le terrain a été bouleversé par les mines et les bombardements; des cadavres ont été ensevelis dans le parapet, leurs pieds dépassent quelquefois comme dans les tranchées du plateau de Californie.
Retour par l' Electron; rencontre d'Engel, un ancien de ma 28e division alpine. A Beaurieux chez Mazillier, je trouve Lévy et des Vallières ; ce secteur est en bonnes mains.

29 Août - Rentrée de Montégudet que j'ai envoyé me représenter comme témoin au mariage Navacelle-Franqueville ; il nous rapporte maints cancanages. Ce mot de Poincaré: “Nous n'avons qu'un évêque à l'Académie et il est anti-clérical”.

Secteur IIe armée
A la suite des incidents à la 62e D.I., le général Margot en a pris le commandement. Il tient le front entre La Fère et Moy. Nous allons à Tergnier, Fargniers ; en revenant je passe au 1er corps de cavalerie voir en combien de temps ils pourront être à cheval.

Secteur VIe armée
30 Août - Visite au 14e C.A. bien commandé par l'ami Marjoulet de la ferme Mennejean à Quincy-Basse; il n'a en ce moment que deux divisions en ligne et une troisième en réserve pour les travaux préparatoires de l'attaque. Je vais à la 154e du général Breton; elle est composée de 3 nouveaux régiments avec de bons colonels: Dhern au 413e, Stirn au 414e, Dieuleveult au 416e. Elle a 3 groupes de 75 et une batterie de mortiers de tranchée. Impression réconfortante.

31 Août - A Belleu, réunion des commandants de C.A. de la VIe armée pour préparer l'offensive.

Maistre fait toujours des difficultés ; il est soutenu par Maud'Huy.
 Le 21e corps est toujours sans chef, le général Pont doit encore garder la chambre quinze jours, puis une quinzaine sera encore nécessaire avant qu'il ait récupéré les forces indispensables pour la reprise de son activité intégrale. Malgré sa valeur réelle, il me faut demander son remplacement sans retard, car nous ne pouvons attendre un mois.  

1er Septembre - Je vais à VersignyBrissaud-Desmaillet a installé le Q.G. de la 66e D.I. Sa division est au repos dans la région de Nanteuil-le-Haudouin entre Senlis et Meaux. Brissaud est un garçon actif, vigoureux; je lui sais gré d'avoir refusé de quitter le front pour remplir en Chine un poste avantageux (voir Travailleurs chinois secteur anglais à l'Ouest du GAN). Des officiers chinois sont en stage chez lui (voir déclaration de guerre de la Chine à l'Allemagne).
.

pan
Drapeau d'un régiment de la 66e D.I. au pied de d'Espèrey et des Chinois - BD Photos 415703

C'est un metteur en scène remarquable. Sur la grande pelouse du château de Versigny appartenant aux Kersaint, il fait défiler devant ses officiers chinois des détachements de toutes les unités de sa division. Mais les renforts n'arrivent pas : il faut relancer la direction de l'arrière.

2 Septembre - Réunion mensuelle à Compiègne. J'insiste auprès de Pétain pour avoir un bon commandant du 21e corps.

Il faut activer le transport des batteries d'artillerie lourde que le groupe d'armées du centre doit envoyer pour mon attaque. Pétain tient beaucoup à un succès éclatant dans ce secteur où Nivelle et Micheler ont échoué en Avril.

On nous annonce de Paris que Malvy aurait donné sa démission de ministre de l'Intérieur.

Dans l'après-midi conférence à Noyon avec Humbert et ses généraux de C.A., Taufflieb, Lebrun et Féraud. Cette armée est bien réduite, mais elle doit cependant tenir son rôle.

3 Septembre - Beau temps. J'en profite pour aller voir la 38e D.I. en face des carrières de Bohery et du Panthéon. Cette division a eu bien des changements depuis qu'elle m'a quitté, la 4e brigade marocaine a remplacé la 75e brigade.
Le général de Salins me conduit au R.I.C.M., régiment d'infanterie coloniale du Maroc, colonel Renier, lieutenant-colonel Debailleul. Nous montons jusqu'à la ferme Hammeret et je trouve le commandant Alix, une ancienne connaissance d' El-Boroudj. Tout est calme.

En rentrant, je vois à Pommiers, le parc d'artillerie et de réparations de la VIe armée, P.A.R. 6, suivant la mode actuelle des abréviations.
Bien des détails sont à prendre en compte:

- il y a toujours des accidents possibles, un médecin doit être présent en permanence pendant les heures de travail;

- la défense contre avions doit être complétée ainsi que celle contre l'incendie; le service des eaux est insuffisant;

- les rechanges pour l'artillerie territoriale sont incomplets ; elle est toujours traitée en parent pauvre et cependant quand les lignes sont rapprochées, son action est prépondérante.

En rentrant, je résume mes observations en une note pour la VIe armée afin que mon inspection serve à quelque chose.

4 Septembre - Le matin, je vais à Pernant voir le centre d'instruction du génie. On me présente successivement l'école du génie, puis l'école de pontage.

Je retourne à Pommiers au P.A.R. 6, voir cette fois le dépôt de munitions d'artillerie: il est très en ordre.

Dans l'après-midi, je vais à Soissons voir Pont dans un hôpital en dehors de l'agglomération. Il est remplacé à la tête du 21e corps par Degoutte, mon directeur des étapes au Maroc, excellent officier. Daugan, comme je l'ai désiré, le remplace à la division marocaine comme chef d'état-major.
Maistre, après avoir pensé à Fievet, prend Hergault que je connais depuis Stenay, très bon choix : c'est un officier actif et intelligent.

Le soir, j'ai à dîner, envoyés par le G.Q.G. qui les a fait promener sur le front calme de la IIIe armée, une mission chinoise composée d'un général d'armée, de son chef d'état-major et de trois acolytes.

Secteur Xe armée
5 Septembre - Je vais à mon extrême droite voir la 9e D.I.. C'est Gamelin qui la commande. Elle occupe des points qui me sont bien familiers: bois de Gernicourt, ferme de La Pêcherie, Bois des Buttes, route 44.

Cette division a dix bataillons, le colonel Sohier commande l'infanterie divisionnaire, le lieutenant-colonel Tissier le 4e, le lieutenant-colonel de la Giraudière le 313e, le commandant Le Maert le 66e bataillon de Chasseurs à pied. Je n'ai pas le temps de voir le 82e qui complète la division.

Secteur IIIe armée
6 Septembre - Départ pour Porquéricourt à la sortie Nord-Ouest de Noyon pour voir Humbert et une manoeuvre de cadres de la 5e D.I. avec le général de Roig-Bourneville. Je précise à Humbert que l'ordre du corps d'armée doit être donné réellement à la division, car la division n'agit pas dans le vide. Cette division étant pour le moment isolée, c'est l'état-major de l'armée qui aurait dû l'établir. Utilisation médiocre de l'avion de la division.

7 Septembre - A Compiègne, je passe voir Pétain qui vient de rencontrer Douglas Haig à Amiens. L'artillerie venant de Verdun commence à m'arriver, mais sera moins importante que prévue, car 100 pièces lourdes sont dirigées sur le front italien, pourquoi ?

A Noyon, critique de la manoeuvre d'hier. Humbert la fait très bien. C'est un maître en cette partie.

En rentrant, un coup de téléphone d'Helbronner nous apprend la démission du ministère. Pas d'impression.

Secteur Xe armée
8 Septembre - Beau temps. Troyon, Paissy, la Creute de Targe; Goudot, son chef d'état-major, va prendre le 417e dont le commandement devient vacant. Maire deviendra le chef d'état-major de la division.

Question des mitrailleuses de position ; il faut constituer des compagnies de façon à avoir un certain roulement pour permettre aux officiers de ne pas toujours rester en ligne.

Je vais déjeuner à Crugny chez Duchêne ; il est fâcheux que les difficultés de caractère obscurcissent les qualités de cet officier remarquable. J'arrive à un mauvais moment ; depuis quatre jours, il ne parle plus à son chef d'état-major.

Secteur VIe armée
9 Septembre - Le dépôt d'éclopés de Chassemy, entre Braine et Condé, doit être reporté plus à l'Ouest, cela le mettra plus au centre de la VIe armée qu'il dessert.

Au 158e en secteur à la ferme de Toty, le commandant ne s'est pas du tout adapté à l'infanterie ; il faut le remettre à la disposition de son armée.

A Belleu, Maistre toujours hésitant me réclame plus d'artillerie pour Maud'Huy et Degoutte.

10 Septembre - Beau temps. Inspection des écoles de chef de section d'infanterie, à Herbouvilliers au château de Breteuil dans la vallée de Chevreuse et des officiers d'artillerie à Noailles au Nord Ouest de Creil.

Le choix des chefs de section est des plus délicats car c'est le caractère qui prime tout; dans le combat actuel c'est le chef de section qui mène la lutte.

Au centre des officiers d'artillerie, tout est à organiser. Les besoins sont très importants. A Moronvilliers, pour un front d'attaque de 2.100 mètres et une profondeur de 3.000 mètres, la 45e D.I. disposait de 6 groupes de 75, de 5 batteries de 155 court Schneider, de 3 batteries de 155 Baquet et de16 pièces de 220. Cette artillerie est un minimum qui se montra juste suffisant.

11 Septembre - Au camp de Lassigny, à l'issue des essais des mortiers de tranchées, le classement est le suivant: Jouandeau - Deslandes 1er, Stokes 2e, Van Duven 3e, Archer 4e.

Pétain vient à la séance finale de synthèse des essais; je lui lis mon compte-rendu à Brugère sur le déroulement de la réunion du 6 Avril à laquelle il participait, dans le wagon du Président de la république à Compiègne, concernant le plan Nivelle (voir chapitre IX, titre II, 6 Avril).

pan
Britanniques arrêtant les Russes voulant traverser leurs lignes - BD Photos 524701

Il m'annonce qu'une des brigades russes transportées à la Courtine s'est mutinée. Un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie sont partis les mettre à la raison.

Secteur Xe armée
12 Septembre - Départ à 5h30 pour Beaurieux où je trouve Toulorge et la 130e D.I. ; nous montons au plateau des casemates et poussons jusqu'à la ferme Hurtebise occupée par le 407e. J'y trouve le lieutenant Norroy, titulaire de trois citations. Il paraît que Pétain lui a promis la Légion d'Honneur. A vérifier. Je vois bien la vallée de l'Ailette.

13 Septembre - La VIe armée commence à me fatiguer par ses tergiversations. Je lui envoie l'ordre ferme que toutes ses batteries soient prêtes à tirer dans huit jours.

Benson écrit à son armée pour avoir des munitions de 81mm Stokes.
Je vais inspecter le cours d'artillerie à Hourges, au Sud de la Vesle, entre Fismes et Jonchery.
En passant à Fismes, je vais rendre visite à de Chantemèle, capitaine de réserve d'artillerie, qui a été blessé il y a quelques jours près du Chemin des Dames. J'écris à sa femme qui est une de nos cousines de Chevigny pour la rassurer. Il est proposé pour la Légion d'Honneur.
Près de lui, le fils du lieutenant-colonel Arnoux, du 416e. Aviateur, il a eu son avion abattu entre nos lignes et est resté 26 heures à côté de son pilote mort ; les Boches sont venus le fouiller, mais la mitrailleuse l'empêchait de se lever. A la fin, il a été sauvé par deux zouaves qui, en rampant, sont allés le chercher.

A Vic, mon état-major est installé dans le château des Reiset-Bourbon (3D - Vic 2017) ; mon installation personnelle est chez un certain père Faroux, vrai personnage, type du Grandet de Balzac ; il vient de temps en temps voir si nous ne dégradons pas son immeuble ; sa réputation est bien établie. “Monsieur Faroux, lui a dit un de ses journaliers, moi quand je vole, ce n'est pas pour les autres”.

Secteur VIe armée
14 Septembre - Temps couvert, pluie dans l'après-midi. Visite au nouveau général de la 43e D.I.

Des tranchées du 149e, j'ai une bonne vue sur la ferme de Toty.

 A Belleu, réunion des commandants de C.A. La présence de Degoutte dégèle tout le monde. Maistre prend confiance. Degoutte arrive de Verdun où, avec sa division marocaine il a participé le 20 Août à l'attaque et enlevé facilement le bois des Corbeaux. Son entrain agit sur tout le monde.

Nous avons enfin notre plein de batteries ; il faut que l'armée actionne son Artillerie Lourde à Grande Puissance.

Le roi d'Italie ajourne la visite qu'il nous avait annoncée.

15 Septembre - Temps couvert, pluie. Visite de mon beau-frère de Saint-Cyr, réformé à cause de sa blessure au bras. Dans un des poêmes de Chahid de Bactriane du IXe siècle, je relève cette pensée persane: “Si la douleur jetait de la fumée comme le feu, la terre serait toujours obscurcie”.

Deux déserteurs allemands du 150e se sont présentés ce matin.

Secteur IIIe armée
Grande tournée : Soissons, Coucy-le-Château, Folembray, Saleux au Sud d'Amiens. Lors de l'arrivée des Allemands, Mr. de Brigode, laisse aux commandants de C.A. ennemis la disposition de son château et se retire chez son régisseur; cela vexe les Boches qui auraient voulu que de Brigode les reçoivent à sa table. En partant, ils brûlent le château, laissant intacte la maison du régisseur, puisque le propriétaire semblait la préférer. C'est bien l'esprit allemand.

Secteur VIe armée
16 Septembre - Je vais voir la 13e D.I. qui travaille ferme pour les préparatifs de l'attaque ; de Bouillon est dans le P.C. de l'Hirondelle qui domine Celles. Visite du fort de Condé (3D - Fort de Condé 2017) qui offre encore des abris très suffisants contre l'artillerie moyenne.

Dans le ravin de Chantereine, qui mène aux fermes Mennejean et Colombe, la voie de 60 a été si mal établie qu'elle ne peut pas servir. Le 61e territorial et un bataillon malgache rattachés à la 61e division, y travaillent. Ce régiment doit fournir pour la récupération 132 hommes pris dans la classe 1897.

17 Septembre - Assez beau temps. Le matin je suis à Quincy-Basse, Landricourt avec la 129e D.I. que le général de Corn a rapidement pris en main.

Les généraux Humbert et Bizot viennent me demander à déjeuner. Bizot, toujours très vert, ne peut se consoler d'avoir été atteint par la limite d'âge.

18 Septembre - A la 67e D.I. à Chavonne, le général Savy ; à la ferme de Rochefort dans le ravin du village d'Ostel, le 220e avec le lieutenant-colonel Clusset ; puis au P.C. du 283e, lieutenant-colonel Lévy; enfin, le 2e bataillon de Chasseurs à pied avec le commandant d'Harcourt que je suis très étonné de trouver là, il a suivi la 67e D.I. quand elle a quitté le G.A.E.

Enfin, à la 22e D.I. qui entre en secteur après un long repos, dans le ravin de Chantereine. Pour corser son état-major un peu démonté, le général Capdepont me demande le capitaine d'artillerie Dressler de l'état-major du 11e C.A. ; je verrai si c'est possible.

A la VIe armée, toujours des réclamations ; je prescris à mon service forestier de la considérer comme prioritaire et de lui donner tout ce qu'elle demandera comme poteaux de mines et comme planches.

19 et 20 Septembre - Travail à Vic; il me faut avant l'attaque, organiser l'action de notre aviation de chasse pour éloigner les Allemands et définir le matériel nécessaire pour mettre en place une défense contre avion sérieuse.

J'ai à déjeuner de la Guiche qui a été attaché militaire en Russie pendant cinq ans; sa division monte en ligne.

pan
Raspoutine et sa cour de femmes - BD Photos 4723

Il nous décrit l'anarchie dans le commandement et l'attitude hystérique de la tzarine qui, dans son bain avec ses filles, reçoit Raspoutine.

21 Septembre - Beau temps. Le matin à Belleu. Marjoulet, Degoutte, Deligny sont pleins de confiance, Maistre et Maud'Huy sont plus réticents.

A Soissons, j'installe le général Dollet, qui a du caractère, avec mission de nettoyer la ville, moralement et physiquement, car elle en a besoin. Son prédécesseur, un lieutenant-colonel de territoriale de ma promotion et même de ma compagnie, manquait tout à fait d'autorité.

Le soir dîner à Compiègne chez Pétain avec de Chambrun, premier secrétaire d'ambassade, arrivé de Pétrograd depuis six jours. Il ne croit pas à une paix séparée de la part des Russes.

C'est curieux comme nos diplomates ont des vues inexactes sur les problèmes qu'ils sont censés bien connaître (12). Aimable causeur, il raconte des anecdotes sur Gorki, parle du danger de l'union de l'Ukraine avec l' Allemagne et du développement de l'anarchie. L'intervention américaine sera seule décisive dans six mois, mais d'ici là !

pan
Schéma attaque de la malmaison par VI Armée le 23 Octobre

22 Septembre - Je retourne à Chavonne voir la division Savy. J'y trouve Deligny à qui j'ai donné rendez-vous pour lui montrer sur le terrain ce que j'attends de lui. Avec une division, il doit flanquer l'attaque décisive dont le 11e C.A. fait la droite.

Un bombardement sérieux nous oblige à passer quelques temps dans la creute de Rochefort bien aménagée par le 220e.

Puis nous allons vers la gauche, jusqu'à la tranchée Bastan tenue par le 288e. Nous voyons bien tout le plateau de La Royère, les Bovettes et le Panthéon.

23 Septembre - Beau temps. J'en profite pour faire une grande tournée avec Duchêne. Je vois successivement Jacquot, Mazellier, Pellé; il faut prévoir les moyens de parer aux contre-attaques.

24 Septembre - Le matin, je vais voir Gallet qui à son P.C. à la ferme de la Cour près de Soupir d'où j'ai une belle vue sur la ferme de Froidmont. C'est Tupinier qui commande son infanterie divisionnaire.

pan
Cdt. de Lachaux avec d'Espèrey - BD Photos 418505

Au 315e, je retrouve de Lachaux une ancienne connaissance du Maroc (voir Tome I , chapitre 24, titre II, 2 Avril 1913), commandant un bataillon avec son fidèle soldat photographe de Mogador qui l'a suivi. Jonnart a fait donner les palmes académiques à ce soldat pour l'avoir photographié au col de la Juive.

Les Allemands sont inquiets. Ils effectuent de violents bombardements de 150mm qui nous obligent à nous abriter à l'intérieur du P.C. de Tupinier qui est à l'épreuve des bombes. Le temps passe, je ne puis rester indéfiniment dans cette situation. C'est un endroit où il ne faut pas stationner inutilement. Près de nous le dépôt de grenades de la division est incendié.

Entre deux salves, je saute en voiture, mon conducteur Labiche embraye rapidement et nous filons, laissant en panne le deuxième chauffeur Le Borgne qui rejoindra Vic par ses propres moyens.

Dans la soirée visite du général Valabrègue que je n'ai pas vu depuis 1914. Il a obtenu du ministre une vague inspection des services qui le maintient en activité. C'est un homme fort intelligent, mais toujours utopique.

Secteur Xe armée
25 Septembre - La 53e D.I. allant au repos, je vois son centre d'instruction divisionnaire (C.I.D.) où je trouve Bigot, l'ancien officier du 18e Chasseurs à pied qui a une si belle voix. On me réclame une machine à écrire pour taper les cours, cela me prouve qu'ils en font ou tout au moins ont l'intention d'en faire.

Puis passage à la 55e D.I. , au Nord de Pontavert entre les ruisseaux de la Miette et du Ployon où le général Emile Mangin me présente, comme candidat au choix pour le grade de lieutenant-colonel, le commandant Petit qui sort de la Légion.

Je prends ensuite Valdant au P.C. voisin pour aller voir son C.I.D. car je tiens à ce que ces centres ne soient pas négligés. Il est commandé par un lieutenant-colonel qui voudrait bien reprendre un régiment.

Les C.I.D. ont besoin de quelques attelages pour les ravitaillements. Les frais du bureau sont actuellement payés sur facture. Il paraîtrait plus simple d'allouer un forfait au commandant du C.I.D.

L'instruction du mortier Jouandeau-Deslandes est à faire complètement. Elle ne peut se faire qu'à l'arrière. Il est parfaitement inutile de mettre en ligne des matériels dont les servants sont inexpérimentés.

Enfin, je passe au Q.G. de Savy qui va être relevé demain. Il me réclame le remplacement des tubes usés de ses groupes de 75mm (2 batteries de 6 pièces); d'après lui, chaque division devrait avoir en réserve des tubes de 75. L'idée est ingénieuse, mais en avons-nous les moyens ?

26 Septembre - La préparation de l'attaque entre dans une période active. La 43e D.I. en secteur vers la ferme de Toty signale la désertion d'un caporal et de deux chasseurs d'un bataillon qui n'a jamais eu de défaillance. Ils ne doivent pas savoir grand'chose de nos préparatifs.

Les problèmes de la circulation sont les plus sérieux. Il faut dégager les routes et préparer de grands abreuvoirs à proximité, mais sans les encombrer.

Il faut que l'opération soit rapide, quoiqu'en pense le commandant de l'armée, et par suite, que la progression soit prévue et préparée avec un axe principal par C.A. très net et connu de tous.
Il faut penser

- à pousser au plus près les voies de 0,60 servant à amener les matériaux nécessaires à la poursuite de l'attaque;

- à ravitailler l'artillerie qui reçoit un renforcement considérable (organiser le commandement du gros centre d'artillerie de Vailly);

- à régler la question de subordination des dépôts (dépendent-ils du C.A. ou de l'armée?);

- à soigner et à évacuer les blessés en renforçant les sections sanitaires automobiles.

Il y a là une foule de questions d'E.M. à régler par la VIe Armée à laquelle je donnerai les moyens d'action nécessaires.
Le tir d'interdiction, s'il est bien mené, peut donner d'excellents résultats; je décide donc qu'il commencera un jour plus tôt. Il sera réglé par des coups fusants hauts, visibles de trois observatoires (méthode Sainte-Claire-Deville).

27 Septembre - A déjeuner, le prince Arthur de Connaught et sa suite habituelle, l'honorable Ward et son officier d'ordonnance Sinclair. C'est la troisième fois que je les reçois.

A Belleu, je discute avec Maistre le plan d'engagement de ses commandants de C.A.

En revenant par Soissons, je vais faire une visite à monseigneur Pichenard qui n'a pas quitté le domaine où il a été relégué à la suite de la confiscation de son évêché; je trouve un vieillard bien déprimé. A Reims, monseigneur Luçon a plus d'allure.

pan
Général Deparge, un Italien, Poincaré et Victor Emmanuel III, roi d'Italie - BD Photos 525901

28 Septembre - A 8h, dans le train présidentiel, arrivée du roi d'Italie à Berzy-le-Sec, au Sud de Soissons. Il est accompagné de Salvaggo Boggi que j'ai connu à Pékin et de Barrère notre ambassadeur. Cortèges de nombreuses automobiles. Poincaré et Victor Emmanuel III sont dans la première ; je suis dans la quatrième avec Maistre et le colonel Bonno Della Torragon.

Le roi exprime le désir de voir les préparatifs de l'attaque. Je déclare que si les Allemands voient passer notre dizaine d'autos, ils tireront dessus, tandis qu'ils négligeront certainement une voiture isolée. Poincaré me confie donc le roi avec lequel j'ai ainsi un tête-à-tête intéressant.
Je le conduis au fort de Condé (3D - Fort de Condé 2017) d'où nous avons la meilleure vue sur l'ensemble du Chemin des Dames.

Le roi d'Italie est un petit homme sec et énergique, fort instruit. Nous causons longuement des questions musulmanes qu'il connaît à fond; les “khauria” et les “thomania” n'ont pas de secret pour lui. Pour moi, il est évident que le roi n'est pas étranger aux visées italiennes en Asie Mineure. Il me dit que lorsqu'il était prince héritier, il y faisait chaque année un voyage et que c'est au cours de l'un d'eux qu'il aurait appris l'assassinat de son père.

pan
Restes du château de Ham après le dynamitage allemand du 19 Mars 1917 - BD Photos 419201

Nous rentrons déjeuner dans le train après une visite sommaire à Soissons, puis à Coucy, à Jussy, à Ham, de façon à montrer au roi les ruines accumulées par les Allemands sans aucun but militaire, pour la joie de nuire, suivant leur expression (voir annexe 4).

Au château de Ham, le roi s'intéresse à la captivité du futur Napoléon III (13) . Le cortège reprend le train et je rentre à Vic.

29 Septembre - Il faut que la Xe armée mette son artillerie de tranchée au point. Elle doit tirer en même temps que celle de la VIe, au moment de l'attaque, pour laisser l'ennemi dans l'indécision.

Réunion des commandants de C.A. à la VIe armée. Pétain est présent. Il nous dit que Douglas Haig réclame notre intervention. Hésitation constante de Maistre qui réclame toujours des délais.

J'ai à déjeuner Evrard que j'ai retrouvé toujours capitaine au 6e Chasseurs d'Afrique. J'ai raconté plus haut son départ en avion le 23 Septembre 1915, sa capture par les Allemands en Novembre 1915 et son évasion le 2 Juillet 1917. J'obtiens pour lui la rosette.

30 Septembre - 1 et 2 Octobre - (AFGG, tome V, annnexe 1146: Ordre général n°94 signé Pétain: organisation des forces théâtre du Nord-Est au 02/10/17)
A Vic, visite de Louis Madelin (14).

__________________________

1 - Jusserand: littérateur et diplomate; ambassadeur de France à Washington depuis 1902, il conribuera beaucoup à amener l’Amérique aux côtés de la France et de l’Angleterre.

2 - Barthou: homme politique et écrivain; président du Conseil en 1913.

3 - Joseph Reinach: homme politique qui fait campagne pour la révision du procès Dreyfus et écrit pendant la guerre les “Commentaires de Polybe”.

4 - Directive du 19 mai: “ L’équilibre des forces adverses sur le front du Nord et du Nord-Est ne permet pas d’envisager, pour le moment, la rupture du front suivie de l’exploitation stratégique. C’est donc à user l’adversaire avec le minimum de pertes qu’il importe actuelllement d’appliquer son effort.”

5 - Hervé: journaliste, fondateur de “La Guerre Sociale”, devenue “La Victoire” pendant la guerre; souvent condamné avant Août 1914 pour ses idées socialistes et anti-militaristes, il s’est montré ardent patriote pendant le conflit.

6 - Section Schild: section équipée du lance-flamme Schild copié sur celui des Allemands.

7 - Almereyda: anarchiste, directeur du journal “Bonnet rouge”, cinq ou six fois condamné pour propos antimilitaristes, protégé du ministre de l’Intérieur Malvy; vivant largement sur des fonds versés sans doute par l’Allemagne, a obtenu de Malvy que les personnes inscrites au “carnet B” ne soient pas arrêtées à la mobilisation en Août 1914.

8 - Stockes: mortier d’infanterie anglais de portée maximum 500 yards (457m) ou 700 yards (640m) avec appoint de charge.

9 - “Stosstrupen”: troupes de choc.

10 - Mme Richard d'Ivry: fille du compositeur de l'opéra "Les amants de Vérone".

11 - “Stauben”: faire de la poussière.

12 - Bien connaître: Le 9 Février 1918, les Allemands signent avec la délégation de l’Ukraine indépendante (30% de la production agricole, 70% de celle du charbon et du minerai de fer de l’ancien empire des tzars) , le traité de Brest-Litovsk. Cette signature entraine le retrait et la démobilisation de l’armée russe.

13 - Louis-Napoléon: en 1840, après sa tentative avortée de Boulogne pour rétablir la dynastie napoléonienne, Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, est condamné à l’emprisonnement à vie et enfermé dans le bâtiment B du château de Ham. Il s’en évade 6 ans plus tard, déguisé en maçon, une pipe à la bouche et une planche sur l’épaule, passe en Belgique et de là en Angleterre. Il reviendra à Paris après la révolution de Février 1848.

14 - Louis Madelin: historien spécialiste de la révolution française et de l’Empire; auteur en particulier en 1911 de “La révolution” et dans la période 1937 - 1954 de “Histoire du Consulat et de l’Empire” en 16 volumes.

____________________

PS: Merci de donner remarques, idées ou le bonjour encliquant ci-dessous:

christian.degastines@orange.fr

Retour à SOMMAIRE